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BIBLIOTHÈQUE PROVENCÇALE
XXXX
CHANTS POPULAIRES & HISTORIQUES
DE LA PROVENCE
Llome Fremier.
sT
Platz mi cavaliers Frances, E la donna Catalana,
E l’onror del Ginoes,
E la cort de Castellana,
LO CANTAR PROVENSALES, E la danza Trevizana,
E lo corps Aragonnes,
E la perfa Julliana,
Las mans e caras d’Angles, E lo donzel de Thuscana.
Altribué à l’empereur FRÉDÉRIG BARREROUSSE
CHANTS | POPULAIRES
DE LA PROVENCE
RECUEILLIS ET ANNOTES
Par DAMASE ARBHBAUD
Correspondant du Ministère de l’Instruction Publique pour les travaux historiques, elc.
AIX
MAKAIRE, IMPRIMEUR-:-ÉDITEUR 2, rue Pont-Moreau », ?
4862
Traduction et reproduction même parlielles interdites.
LA MÉMOIRE
D'HIPPOLYTE FORTOUT,
En inscrivant au froutispice de notre recueil le nom du ministre qui avait conçu le projet de réunir et de publier les poésies populaires de la France, nous ne remplissons pas seulement un pieux devcir,
I
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mais nous assignons à notre travail, dès sa première page, son véritable caractère. Ce qu'Hippolyte For- toul avait projeté pour la France entière, nous avons cssa yé de le réaliser pour notre Provence, nous avons tenté de montrer une partie du grand monument qu'il voulait élever au génie anonyme et poétique du peuple (‘). Puissions-nous n'être pas restés trop au-dessous de la tâche que son amitié nous avait indiquée et dans l'’accomplissement de laquelle sa bienveillance nous eût soutenus, si l’avare mort ne l'avait prématurément enlevé aux lettres qu'il ho- norait, à l'archéologie dont il fut un curieux plein de goût et de sagacilé.
Et de fait notre œuvre est moins une œuvre lit- téraire qu'un travail archéologique. La diversité des langues et des idiômes ne saurait résister à ce mon- vement incessant qui entraîne la France vers l'unité et que secondent avec tant de force et la diffusion de l'enseignement , et la rapidité des communica- tions et l’exagéralion de notre centralisation admi- nistrative. La muse provençale, retrouvant un ins- tant sa virlualité native, a bicn pu produire une œuvre pleine de cette grâce à la fois naïve et puis- sante qui semble le privilége de la jeunesse , mais la traduction littérale dont elle a dù accompagner ses accents proue bien qu'elle sentait elle-même que, sans celle précaution, elle ne serait plus com- prise que de quelques adeptes ; si Juliette est sortie de la tombe ce n'est que pour poser une fois encore ses lèvres sur les levres de Roméo, puis mourir.
Ainsi le jngeait un barde , amoureux lui aussi :
de la nature et des traditions de son pays qui
(4) Paroles de M. Forrouz ministre de l'instruction publique dans la séance du 8 novembre 1852 du Comité de la langue, de l’histoire et des arts de la France.
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paya son amour en suases inspirations , quand il s'écriait :
Dose les fils qui nous vont suivre De ces fleurs n'ornent plus leurs fronts ; Aucun ne redira le son qui nous enivre, Quand nous, fidèles, nous mourrons. (‘)
C'est qu'en effet dans ce besoin de nouveautés qui semble brüûles toutes les âmes, on oùblie la langue des aïeux , comme on se rit de leurs mœurs et de leurs croyances, et l’on estropie au village le parler de Paris, comme on y singe gauchement les modes de la grande ville. Les idées nouvelles ont fait naître de nouvelles aspirations. Les chants de nos péres, ces chants que vingt générations’avaient répélés, la génération actuelle les dédaigne, et ce n’est pas un mince labeur que d'’én recueillir les débris épars ; c'est presque une évocation , et, comme la mort, l'oubli lâche difficilement sa proie. Que de fois nous nous sommes assis au coin du foyer l'hiver , à côté du rouet de bonnes femmes dont il fallait d’abord vaincre la méfiance soupconneuse avant de les dé- cider à redire les couplets de leur jeune âge; que de fois nous avons suivi un vieux pâtre pour recueillir au vol le refrain dant il trompait son ennui ! Mais ces fleurs de l'inspiration populaire que nous cher- chions, ce n'est pas dans les jardins des muses éru- dites qu'on peut espérer de les rencontrer , force nous était donc de les cueillir là où la nature les fait éclore. Et puis ces fragments ramassés sans suite il fallait les dépouiller de la rouille qui les couvrait, les relier l'un à Fautre, assigner à chacun sa place. Si l’on songe que ces poésies nées il y a plusieurs
(4) À. BrizEux, Aux poêles Provençaur.
IV
siècles , composées dans une langie que le peuple ne comprendrait presque plus aujourd'hui ant dû, pour arrher jusqu’à nous, suivre toutes les varia- tions que le temps a fait subir à cette langue ; si l’on se sou\ient qu'elles n’ont jamais été écrites et ne se sonli conservées que dans le souvenir successif des générations, on comprendra combien de varian- tes plus ou moins heureuses il a fallu comparer,sur combien d’interpolations parasites il a fallu souffler, avant d'arriver au texte primitif, à celu: qui, dans un jour de foi ou d'amour, dans un moment de gaîté ou de malice , jaillit tout à coup du cerveau d’un homme devenu l'interprète de tous, parce que l’ins- piration de son cœur répondait à ee que sentait le cœur de chacun. « Improvisée par le premier venn ct parfectionnée au hasard par cent improvisa- « teurs secondaires, personne n’y appose le cachet « de son talent et tout le monde y met son mot; le » véritable auteur est le peuple qui la chante eu y. » introduisant les changements successifs qui la font répondre plus fidélement à son esprit. » ('} Aussi le nom du premier auteur de ces poésies est- il complétement ignoré. Savait-il lui-même qu'il était poëte ? Avait-il conscience qu'il créait une œu- vre durable , alors que cette œuvre semblait naître spontanément des idées qui circulaient autour de lui, des passions qui agilaient les masses qui l’en- touraient ? Un jour Gaston d'Orléans pressait Blot de lui dire qui avait fait certains vaudevilles satiri- riques dirigés contre lui: « Ma foi, Monseigneur, répondit le chansonnier, à vous parler franchement je crois qu'ils se sont faits tout seuls. » Voilà bien l'histoire des chants populaires , ajoute avec raison
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(4) Eogcesrano pu MÉRi, Poésies populaires lait nes du moyen-dge, pag. 1.
V
M. Rathéry qui a trés-heureusement exhumé cette anecdote. (*)
C'est précisément cette origine impersonnelle qui caractérise la poésie populaire et la distingne de la poésie nationale. Celle-ci est l'expression des idées, des intérêts, des besoins publics, l'autre au contraire est surtout l'écho de l'âme humaine. Que dans un moment donné des hommes vivant dans le même milieu , ayant les mêmes croyances , placés en face du même événement , manifestent d'une manière analogue des sensations qui doivent leur être com- munes , rien de plus naturel et de plus ordinaire ; mais ce n’est pas là encore cette combinaison d'in- térêts généraux , fruit de toutes les influences qui se concentrent dans le sein d'un peuplé pour en faire une nation, et qui dans un moment de danger ou de triomphe se traduisent par les élans d’une sainte exaltation. C’est l'œuvre du vates antique, poëte et prophète à la fois, jugeant d'inspiration les conséquences futures d’un événement dont le poète populaire se borne à voir les résultats matériels et immédiats. Le chant populaire , c'est celui que la
(4) «Il y a peu d'années sortit de Naples une chan- son, 10 te voglio bene assai, qui fit rapidement le tour de l'Italie. Nous étions là au premier moment où elle fut chantée et nous püînes voir en action le phénomène des créations populaires. Chacun se demandait qui avait com-
sé les paroles, qui leur avait adapté un air chanté in- istinctement par le /azzarone de Santa-Lucia et par la grande dame de la rue de Tolede. Le tout était né d'hier, et rien ne paraissait plus facile à éclaircir. Eh bien! non, poète et musicien restaient anonymes, si bien qu'à San- Carlino on joua une comédie dont l'intrigue roulait pré- cisément sur la recherche du fameux inconnu. » CanTü cité par M. RaATHÉRY, Les chants populaires de l'Italie. {Revue des deur mandes, mars 1862).
. VI
joie des femmes d'Israël faisait entendre au son des sistres et des tambours : Saül en a frappé mille et David en a frappé dix mille (*); le chant na- tional, c'est ce maguifique cantique du jeune vain- queur de Goliath : Je rends grace à Jéhova avec les plus vifs transports, je publie toutes tes mer- veitles, 6 mon Dieu! (*) :
Si la muse populaire s'assied de préférence auprès du berceau des nations c'est qu’à ce moment de la vie sociale l'individu ne se laisse pas encore absor- ber par l'unité; aussi étudier cette poésie , c'est, suivant l'expression de Goerres, boire la poésie à sa source, lâter le pouls de la nationalité dès son en- fance. Plus tard quand la nation aura grandi, on . rencontrera des chants que des circonstances éphé-
mères , des motifs futiles , inexplicables , ont fait adopter par le peuple, mais ce n’est plus sa vraie poésie, celle qui sort de ses entrailles et porte le ca- chet de sa race, ce n'est plus qu’un caprice de la mode ou une popularité bâtarde que les oscillations
(4) Egressæ sunt mulieres de universis urbibus Israël cantantes, chorosque ducentes in tympanis lætitiæ et in sistris, — et præcinebant mulieres ludentes , atque di- centes : percussit Saül mille , et David decem millia. (1, Reg., xvIIt, 6-7).
Des circonstances analogues accompagnent le premier chant populaire dont l’histoire de France ait conservé des fragments. « On composa sur la victoire de Clotaire sur les Saxons , dit l’auteur de la vie de St Faron, un chant populaire, qui, à cause de sa rusticité, volait de bouche en bouche, et que les femmes chantaient en dansant et en battant desmains. (Recueil des historiens de France, tom. ir, pag. 565). Conf. les observations pleines de jus- tesse de M DE CousseMaKER, Hist. de l'harmonie au moyen-dge, pag.'75. |
(2) Ps. IX. Les commentateurs pensent que ce psau- me fut composé après la victoire sur Goliath.
TE ne a —
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de la politique , plus capricieuses encore , ont fait naître et auront emportéavant qu'il soit demain. On chante Béranger, on chante le chœur de Robin des Bois, comme on a porté dans le temps, — nous ne voulons blesser personne, — comme on a porté des | calogans , des vertugadins et des souliers à la pou - Jaine.
Une foi vive quoique simple jusqn'à la nsiveté, une crédulité qui parait puérile, tant il est quelque- fois difficile de dégager l'idée qu'elle couvre , sont un des caractères dominants des poésies de la pre- mière époque,de celles qui constituent la vraie poé- sie populaire , comme elles sont une des qualités de l'enfance. Comme l'enfant , cette poésie croit aux sorciers, aux fées , aux esprits follets , à toutes les puissances intermédiaires ; comme à l'enfant, on lui permet de toucher même aux choses les plus sacrées, sans les profaner. Sa dévotion s'inspire de ces légen- des extraordinaires que recueillit Jacques de Vora- gine et que le moyen-âge ne püt se lasser d'enten- dre; son imagination amoureuse du mer\eilleux pré- fère à la noble simplicité des Evangiles, les prodiges amoncelés dans les livres apocryphes (*}. Un autre sentiment qui caractérise fortement la poésie popu- laire c'est sa sympathie pour les faibles et les oppri- més, sa croyance profonde à une Providence venge- resse et rémunératrice. Dans une société encore bar-
(4) Dans les notes qui accompagnent chaque chant nous avons soigneusement recherché tous les fils qui les rattachent aux croyances primitives du christianisme, et dussions-nous être taxé d'érudition pédantesque, nous a- vons voulu faire remonter le lecteur jusqu’à la source afin de bien établir l'antiquité de ces pièces , l’accoutre- ment moderne dont elles sont affublées pouvant faire il- lusion sur leur âge.
vu
bare, où trop souvent la force se sublituait au droit, celle protestation du sens moral des masses en fa- veur des victimes est un fait des plus remarquables et des plus consolants. Mais ce n’est pas au moyen d’une dialectique plus ou moins spécieuse. ce n’est pas en se transformant en homélie , qu’elle répan- dra son enseignement. Sa croyance au merveilleux lui vient en aide, un fait est sa démonstration. Tou- jours la victime ressuscite pour accuser son meur- trier , traduction matérielle des paroles de Dieu à Caïn : Le sang de ton frère crie vers toi: c’est la Dolente recouvrant la parole pour faire connaitre ses assassins (°); c'est l'enfant de Françoise, bru- talement arraché du sein de sa mère, puis hâché dans un pâté, qui demande le baptême et condamne lui-même ceux qui lui ont rai le jour. Vent-elle nous apitoyer sur de pauvres orphelins qu'une ma- râtre martyrise , elle fera descendre à leur aide lou bouen Diou Jesus-Christ. Pour enseigner l'amour des pauires elle ne refera pas le chapitre de S' Paul sur la charité, c est Jésus-Christ qu'elle hahillera en pauvre ; elle illuminera d'une clarté miraculeuse la maison qui lui donnera l'hospitalité; et dans ces transformations de l'Homme-Dieu, c'est plutôt son humanité qu’elle voudra faire chérir. que faire res- pectér sa divinité. Ainsi dans cetie légende du Cru- cifix, pleine d’une poésie si sombre, les trcis arro- ganis ne sont pas punis pour le scandale d'une or- gic faite je jour de Notre-Dame, mais pour avoir in- humainement batlu le pauvre pèlerin demandant l'aumôue au seuil du caharet que son sang \a rou- gir. Que si nous recherchons dans un ordre de sen- timents plus intimes , comment la poésie populaire
ff) Toutes les pièces que nous citons feront partie de notre recueil, à moins d'indications contraires.
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a-abordé ce sujet toujours trailé et toujours nouveau de l'amour , nous retrouvons encore la même ma- nière ; au lieu de plaintes et de soupirs le fait, le fait plus éloquent que les phrases. Pierrot rencontrant le convoi de sa mie meurt en lui donnant un baiser; Fanfarneto demande pour toute grâce d'être sacri- fiée ayant son ami Pierre et enterrée à ses côtés: toujours la tombe des amants malheureux se couvre de fleurs dans lesquelles leur âme semble se perpé- tuer ('), toujours lear sang en fait naître du sol qu'il a humecté. Dans une ballade servienne deux amants sont enseelis côte à côte, leurs mains se joignent sous la terre , et de leur sein sortent un sapin et un rosier qui viennent amourensement ma- rier leurs rameaux. « Ce fut merveille de voir, dit » un chant breton, la nuit qui suiit le jour où on » enterra la dame dans la même tombe que son » mari, — de voir deux chênes s'élever de leur » tombe nouvelle dans Îles airs; — et sur leurs » branches, deux colombes blanches sautillantes et » gales, — qui chantèrent au lever de l'aurore et » prirent ensuile leur volée \ers les cieux /‘). »
fs sont loin de nous les temps où l'histoire n'é- tait qu’une galerie de portraits ingénieusement nu- mérotés, un théâtre sur lequel des personnages en habit de cour ou de guerre venaient étaler leurs passions, et trop souvent leurs vices ; les idées dé- mocratiques nouvelles nous on! fait souvenir qu'au- tour d'eux , au-dessous d’eux si l’on préfère , il y
(4) Le couplet de la chanson de Malborough On vit voler son âme — A travers des lauriers,
ne parait pas avoir eu une autre origine. (2) H. nE LA VILLEMARQUÉ, Darzaz-Breiz, tom. 1, pag, 45.
X avait une nation qui avait ses intérêts, ses mœurs, ses besoins, ses croyances, et Jacques Bonhomme a repris dans l’histoire la place qu'il n'aurait jamais dû perdre. Or les chants populaires ce sont les joies, les douleurs , les délassements , les soupirs de Jac- ques Bonhomme, et sous ce rapport leur étude est au moins aussi utile à la connaissance des temps passés que celle des monuments de pierre ou de marbre. Une poésie qui sort du sein du peuple, qui est la moëlle de ses os, a dû conserver l'empreinte de l’organisation sociale d'où elle émane, des gran- des crises historiques qui agitérent le monde au moment de sa naissance. Et de fait cette Fanfar- neto dont nous parlions , pendue par ses parents parce qu’elle persiste à vouloir épouser son Pierre; l'innocente Miansoun accusée , comme Generiève de Brabant , par un serviteur déloyal , et attachée par son mari à la queue d’un cheval fougueux , ne témoignent-elles pas de lexagération de la puis- sance paternelle ou maritale dans le monde du moyen-âge ? La chanson du Père Blanc n'est-elle pas un souvenir des mœurs relâchés d’une partie du clergé que les conciles avaient peine à retenir dans le devoir ? Et cette ronde enfantine :
Avem un beou casteou, et cetle autre : . Leissetz me ’n pau passar La tourre virginelo, Leissetz me ‘’n pau passar Lou pourtau es sarat.
ne remontent-elles pas au temps où la nuit les villes étaient fermées et où l’on atlaquait des châteaux forts ? L’enlèvement de Lisette onu de Louison, les propos par trop cavaliers tenus à celte jeune femme qui va puiser de l'eau, sont un souvenir de ces ban- des de routiers ; d'aventuricrs , de gens de gnerre,
x! qui désolérent si souvent le pays, tandis que les in- vasions sarrasines et les expéditions d'outre-mer re\ivent dans les romances de Fluranço et de Gui- them de Beauvoire. Les croisades avaient transporté en Europe l'élément oriental: le chaud soleil d'Asie avait doré les imaginations, comme il dore les mar- bres du Parthénon. Cette action fut plus puissante en Provence qu'ailleurs , soit à canse de l’analogie de climat , soit que l'occupation sarrasine eûl déjà commencé | œuvre Ecoutez ce récit connu dans tout le Midi, et décidez si, dans leur fuite, les Mau- res nous ont laissé ce conte de Pilpay, ou s’il nous est arrivé d'Orient dans l'aumônière d’un pieux pè- erin :
Un coou l'y avie uno cigalo eme uno pauro fourmigueto que s’enanavoun faire un vouyage à Jerusalem ; rescon- troun un rivoulet, lou rivoulet ero gelat ; la cigalo vou- ret, la pauro fourmigueto vouguet passar ; lou geou se roumpet et coupet la cambo à la pauro fourmigueto (")
— O geou que tu siest fouert De coupar la cambeto À la pauro fourmigueto Que s’enanavo faire un vouyage à Jerusalem.
Lou geou diguct : es ben plus fouert Lou souleou que me founde;
— O souleou que.tu siest fouert De foundre geou,
(1) Une variante ajoute un troisième voyageur , c'est un œuf qui se casse À la première étape. On sait que La Fontaine a mis cette fable en vers : La souris mélanor- phosée en fille, 1x, "1.
ii
Geou de coupar la cambeto À la pauro fourmigueto
Que s'enanavo faire un vouyage à Jerusalem.
Qu
Qu
e
[qe
Lou souleou diguet : es ben plus fouert Lou nivou que me tapo;
— O nivou que tu siest fouert
De tapar souleou,
Souleou de foundre geou,
Geou de coupar la cambeto
A la pauro fourmigueto
s’enanavo faire un vouyage à Jerusalem.
Lou nivou diguet : es ben plus fouert Lou vent que me coucho ;
— O vent que tu siest fouert
De couchar nivou,
Nivou de tapar souleou,
Souleou de foundre geou,
Geou de coupar la cambeto
A la pauro fourmigueto
s’enanavo faire un vouyage à Jerusalem.
Lou vent diguet : es ben plus fouert’ La paret que m'arresto ;
— O paret que tu siest fourt' D’arrestar vent,
Vent de couchar nivou,
Nivou de tapar souleou,
Souleou de foundre geou,
Geou de coupar la cambeto
À la pauro fourmigueto
Que s’enanavo faire un vouyage à Jerusaletn.
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La paret diguet : es ben plus fousrt Lou rat que me trauco ; — O rat que tu siest fouert De traucar paret, Paret d’arrestar vent, - Vent de couchar nivou, Nivou de tapar souleou, Souleou de foundre geou, Geou de coupar la eambeto À la pauro fourmigueto Que s’enanavo faire un vouyage à Jerusalem.
Lou rat diguet : es ben plus fouert Lou cat que me mangoo ; — O cat que tu siest fouert De mangear rat, Rat de traucar paret, Paret d’arrestar vent, Vent de couchar nivou, Nivou de tapar souleou, Souleou de foundre geou, Geou de coupar la cambeto A la pauro fourmigueto Que s’enanavo faire un vouyage à Jerusalem.
Mai l'amitie sieguet la plus fouerto ; doou temps de la rioto la cigalo carguet da pauro fourmigueto el la menet faire un vouyage à Jerusalem.
: Touchant contraste avec la fonrmi égoïste de La- fontaine ! et qui devait plaire d'autant plus an peu- ple que c’est le pauvre , le chanteur , l'artiste qui donne l’exemple de la charité.
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XIV
Mais s’il est vrai, et nous ne croyons pas qu'on puisse le contester, que l'étude de la poésie soit in- dispensable à la connaissance de l’histoire morale d’une nation, en Provence plus qu'ailleurs , c'est à la poésie populaire qu'il faut demander cet ensei- gnement. On ne peut , en effet, accepter comme l'expression de la poésie provençale, les chants des tronhadours, poésie aristocratique, conventionnelle, écrite dans une langue savante qui n’a jamais été parlée et qui n'était intelligible qu'à la société qui
antait les châteaux , poésie qui , si on excepte ses sirventes , ne toucha jamais à la réalité des choses et qui, comme les peintres bysantins , représentait un monde de convention avec des couleurs et sous des formes consacrées. « Le fléau de cette poésie, » dit Ozanam , c’est le lieu commun , ce sont les » fleurs, le printemps , les dames célébrées sur la foi d'autrui, et l'amour chanté par ceux qui n'ai- » mérent pas. » (*) « La poésie des troubadours, » dit à son tour M. Diez, doit plutôt être appelée » poésie d'esprit que poésie de sentiment, et com- » me telle se pose en opposition directe avec le » chant populaire. Celui-ci, c'est l'expression de la » Ja nature et de la simplicité , son action n'en est » que plus puissante , il traduit littéralement les » impressions et s'adresse directement à notre âme, » tandis que la poésie artistique prend des voies dé- » tournées , jalouse avant tout de concentrer l’at- » tention sur elle-même. » (*)
À travers les transformations que les variations
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1) Ozanau, Les poëles franciscains en Italie au X111e siècle, pag. 266. |
(2) Drez, La poésie des troubadours, trad. par Roi- -sin, pag. 426 ; conf. en outre Faumier, Hist. de la poé- sie provençale, tom. rer, pag. 46.
XV de la langue et le perfectionnement des mœurs ont dû faire subir aux poésies populaires il est impossi- ble de préciser leur âge d'une manière rigoureuse. Cependant quand on réfléchit qu'elles se sont con- servées surtout chez le peuple des campagnes qui s'attache avec une espèce d'obstination à ses idées et a ses coutumes ; que leur popularité même a dû les préserser de remaniements inintelligenits, on ne
ésespère pas de retrouver, sous leur forme actuel- le, des indices qui permettent de remonter jusqu'à l’époque de leur composition. éjà nous avons montré que les mœurs dont nos romances gardent l'empreinte sont les mœurs du moyen-âge, que les faits historiques auxquels elles se rattachent sont les invasions sarrasines et les ex- péditions d'outre-mer. Or il est évident qu’un peu- ple ne s’enthousiasme que pour des faits qui se pas- sent sous ses yeux , ou dont il ressent le contre- coup ; seuls ils ont le pouvoir de frapper son imagi- nation, de rester dans sa mémoire. Une mode éphé- mère peut bien faire remonter le cours des âges à une littérature savante, et nous pourrions citer bien des exemples contemporains ; mais il ne saurait en être ainsi de la littérature populaire , car dans ces conditions le peuple ne la comprendrait plus. Cette considération nous permet déjà de reculer jusqu'au moyen-âge la composition de ces poésies. D'un au- tre côté les modifications qu'elles ont subies , pré- cisément parce qu'elles se sont opérées peu à peu, d'une manière insensible , ont dû être toutes exte- rieures , toutes surerficielles ; c'est une traduction mot à mot plutôt qu'une imitation, et sous l’idiôme moderne on sent encore la langue qu'elles ont bé- gayé à leur berceau. Recherchons donc sous le ba- digeon qui les recouvre les couleurs primitives dont elles étaient ornées. Les archéologues décident bien de l'âge d’un monument sur un simple débris; pour- quoi un mot, un détail caractéristique, ne nous per-
XVI mettraient-ils pas de conjecturer l'âge d'une chan- son ?
La langue romane combinait trés-sou\ent, dans la prose surtout, le pronem possessif avec l'article; ainsi au heu de mon, ton, elle disait \oluntiers Le mien , le lien. Les actes écrits en provençal com- mencent ordinairement par celte invacation : En nom de nostre Senhor, umen. L'an de lu sieuaen- earnation . .... La puésie populrire avait adopté cette forme et on en trouve encore de nombreux vestiges, bien que la transformation fût aisée :
lou dise per la miou bouco—Qu'aco n’es lou miou marit… O Jean, à Jean lon miou nebou.
Or, cette forme a disparu de banne heure de la lan- gue du peuple; on ne la rencontré déjà plus au milieu du xvi° siécle . et si postérieurement on eu voit par hasard quelque exemple , ce nest que si l'anteur faisant parler un campaguard cherche , en imitant l'ancien langage, à donner à son œuvre une espèce de couleur locale
Chaque fois que nos chants parlent d’an homme noble , puissant , ils P’appellent un baron, c'est-à- dire, un homme par excellence, comme le bar ger- manique dont il dérive. Et ne croyez pas qu'ils prennent ce mat dans son acception févdale; non, car ils le donnent aux saints :
‘Lou baroun sant Alexi — se voou pas maridar. ils.le donnent aux plus hants personnages : Aperaquit passavo — lou fiou d'un rei baroun.....
Mais quand la hiérarchie féodale constilnée eût re- jeté presque au dernier rang ce titre de baron, il perdit naturellement sa valeur superlatie , et bien que Froissart l'emploie encore quelquefuis dans ce
XVI
sens — Îls étoient venus en pélérinage en la ville de Compostelle au Baron Monseigneur suint Jac- ques |‘) — il tend cependant déja chez notre vieux chroniqueur à descendre à la place que lui avait as- signé la constitution sociale.
Alors aussi c’élait le beau temps des pélerinages; c'est alors que l'évêque de Toul, qui fut depuis Léon IX, partait chaque année pour Rome accom- pagné de plus de cinq cents de ses diocésains (*); alors que des personnages de toutes les conditions se réunissaient en troupes nombreuses el s’ache- minatent lentement 1ers la Galice en chantant ce singulier cantique dont le refrain semble remonter au moins aux croisades (‘}; alors que les juges im- posaient aux coupables comme châtiment, un voya- gea Rome ou à quelque pélerinage célèbre. Or, quand on {rouve si souvent des roumious dans les chants populaires, n'est-il pas naturel de remonter à l'époque où on les rencontrait à chaque pas sur les chemins ? N'est-on pas en droit de conclure que les uns et les autres sont contemporains ?
Cependant le libre examen faisait son œuvre, et l'Eglise elle-même, qui semblait pressentir l’orage, cherchait des sujets d'édification ailleurs que dans les légendes merveilleuses et parfois puériles dont elleasait jusque-là orné l'enseignement qu’elle don-
(4) Les Chroniques de sire JeAN FRorssaBr, liv. mm, chap. 33.
(2) Voir sur les pèlerinages un mémoire de M. Lu- vovic LALANNE , publié dans la Bibliothèque de l'écotr des Chartes, 2me série, tom. 11, pag. 4.
(3) V. Leccerc, Hist. littéraire de la France, tom. xu, pag. 275, voici le refrain de ce cantique :
Fiat, amen, alleluia ! dicamus solemniter Et Ultreia e sus eia! decantemus jugiter.
XVII
nait au peuple; le cycle des apocryphes se fermait et l’on revenait à la pureté des livres saints. Evi- demment ces cantiques où respire une foi si nañe, une croyance si aveugle, ont dü précéder les temps où le peuple plus raisonneur ne s’émouvait plus au récit des légendes qui avaient charmé ses pêres, el ne comprenait plus les conceptions que cachait leur forme symbolique. |
À quelque point de vue qu'on étudie donc les chants populaires qui restent en Provencé , il nous semble qu'on ne peut assigner à leur composition une date postérieure au xvi° siècle , et encore celte limite extrême n'implique pas qu’un grand nombre d’entre eux ne soit de beaucoup plus anciens. L'es- pèce de brutalité sauvage qu'on respire dans quel- ques-uns nous ferait même fixer très-haut leur ori- gine, si nous devions dire toule notre pensée.
Une considération d’un autre ordre nous conduit au même résullat. Nos chants ont évidemment été composés en provençal , et il suffit de les lire pour reconnaitre le génie de notre vieil idiome national. Or de très-bonne heure nos pères ont chanté en Jangue française. L’autonomie du midi s'était abi- mée dans le désastre des Albigeoïis, et, sous ce rap- port, l'avénement de la maison d'Anjou avait com- plété l'œuvre de la croisade. L'étranger nous domi- nait; la cour était italienne ou française, elle n’était plus provençale ; et le peuple mü par ce secret dé- sir qui nous pousse tous à imiter ceux qui sont au- dessus de nous , cherchait à copier ses maitres en balbutiant leur langue. Dans les habitudes de la vie, on parlait Je langage des aïeux ; dans les occa- sions solennelles on jargonnaît la langue conqué- rante. L'homme qui chante , par cela même qu'on l'écoute, se croit uri personnage, aussi veut-il parler comme les grands personnages , et dans ses chants comme à la cour , les grands personnages parlent
XIX
français ; ainsi l’Ange des noëls s'adresse ‘en fran- çais aux bergers qui répondent en provengal ainsi dans cette vieille pastourelle, si répandue dans tout le midi qu’on n’en saurait nombrer les variantes, et dans laquelle une jenne bergère repousse , en se. moquant, les cajoleries d'un seigneur : . — Bonjour la bergère ; — Adiousiatz, Moussu.....
le Monsieur s'exprime en français , tandis que la jeune fille parle la langue de la siou maire ; et cette facétie , qui s’est éternisée dans les comédies nro-
_vencçales, d’un glorieux baragouinant du français :
Je suis un deserteux sordar Fraischement venu de la guerre. .... MÉLIDOR. Et d'où estes-vous ? MATOYS. D'Ansouïis. MÉLIDOR. Tu sies natif d'aquest pays? Cresiou que fouguesses de Franso. (")
ne prouve-t-elle pas que pour paraître important, il fallait parler la langue du Gouverneur ou du Pre- mier Président , qui presque toujours éfatent de France. Ce travers . dont souffrait la langue pro- vençale , n’était d'ailleurs pas nouveau et le vieux Jehan de Nostre-Dame se plaignait déjà que « nos- » tre langue provençale s’est tellement avallée et » embastardie que à peine est-elle de nous qui som- » mes du pays entendue (*). » Dans ces conditions
(4) Gaspard ZERBIN, La perlo des musos el coume- dies prouvençalos, Aix, Jean Roize, 4655, pag. 12. :
(2) Les Vies des plus célèbres et anciens poëles Pro- vençaux, pag. 48.
xx - il est évident que le peuple ne devait plus se servir paur ses chants de cet idiome délaissé et l'idée d'y joindre un élément grotesque de plus pauait seule le Jui faire adupier pour ses farces du carnaval. La . paésie provençale devint à son lour une poésie d’é- rudits, et rien ne prouye mienx que son temps était fini que cet inexplicable engoüment qui fit procla- mer Gros le premier des poêles provençaux.
Ua fait qui étonne lorsqu'on étudie les poésies populaires, c'est de rencontrer dans les contrées les plus diverses des chants identiques, non-seulement pour le fond , mais pour la forme, pour les circans- tances, pour les délails ; et quand on remarque que ce sont surtout les œuvres de pure imagination, les légendes romanesques qui sont le plus généralement répandues. on est bien forcé de leur reconnaître une origine commune et de se demander comment ces chansons ont pu trouver place dans le répertoire et se conser\er dans le sou\enir de populations si dif- férentes de mœurs et de langage. (‘)
Si la poésie aristocratique avait ses tranbadours et leurs jongleurs , portant dans les cours et châ- eaux ses productions aussi froides qu'élégantes, la . poésie populaire de son côté avait ses rapsodes, s’ar- . létant à la porte des églises ou dans les carrefuurs, et égayant avec des chansons malignes ou des tours d’acrubate la même foule qu'ils venaient d'attendrir avec une pieuse legende ou le récit de la Passion. « Je suis marri, disait Giraud Riquier à Alphonse d'Aragon, je suis marri qu'on puisse confondre les troubadours avec ces gens ignares et sans te- nue, qui, dés qu'ils croient savoir jouer d un ins-
5 = tv
(4} Dans les notes qui accompagnent chaque chant nous avons indiqué ou reproduit les principales variantes recueillies en dehors de la Provence.
XX! » trument criard, s’en vont par les rues, demandant » J'aumône en chantant devant une vile populace.» « Nous voulons qu'à l'avenir, répondait le roi , les » bateleurs qui font danser des singes, des chèvres, » des chiens ou des marionneltes , contrefont le » Je chant des oiseaux, ou pour une mesquine pie- » cette, chantent au son des instruments , devant » des gens de basse extraction , ne portent plis le » nom de jongleurs, mais suient, comme en Lom- » bardie, appelés Bouffons ('). » On sent à travers
(4) ....... leu me tene à maltrag, C'us homs senes saber Ab sotil captener, Si de calqu’ estraumen Sab un pauc a prezen, Se n'ira el tocan Per carrieiras sercan Et querre c’om li do; E autra ses razo Gantara per las plassas Vilmen et en gens bassas ... Sels que fan sautar Simis o bocx o cas, O que fan lurs jocx vas, Si com de bavastels, Ni contrafan aucels,. O tocan esturmens, O cantan entre gens Bassas per pauc d'aver Que non devon caber El nom de joglaria. . ... Hom los apel bu fos Co fa en Lombardia. Suplicatio, que fes Gd. Riquier . al rey de Castela et decluratio, qu'el senher rey'N. Amfos fe per la su- plicatio...... Dans Diez, La poésie des troubabours, à l'appendice. Conf. Les plaintes du barde ‘l'aliesin contre les Kler dans La VILLEMARQUÉ, Barzaz-Breiz, tom. 1er, p. 20. 1°
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XXIF
ces plaintes du dernier des troubadours le dépit du poêle qui se voit délaissé pour des œuvres qu’il mé- prise, mais elles n’en établissent que mieux l’exis- tence de ces chanteurs nomades dont la race s’est perpéluée jusqu'à nous, et qui alors comme aujour- d'hui furent les agents de diffusion les plus actifs’ de la poésie populaire. Il ne faut pas croire en effet que leurs’ courses fussent restreintes à un étroit rayon. La vielle sur l'épaule , ces bohèmes de l’art allaient partout où les poussait le vent de leur fan- taisie. Un jour de septembre 1328 , deux hommes devisaient, assis sur le banc d'une maison de la rue S'-Martin-des-Champs à Paris , quand ils virent passer une pauvre femme de Chartres. appelée la Fleurie, « laquelle estoit en une petite charrette » et n’en bougeoïit jour et nuict comme entreprise » d’une partie de ses membres, et là vivoit des au- » mosnes des braves gens. » Ce spectacle les émeut et aussitôt ils décident d'acheter à l'abbesse de Montmartre un terrain là proche, et y bâtissent un hôpital dont le premier lit fut occupe par la pauvre paralytique qui n’ea bougea jusqu'à son décès. De ces deux hommes au cœur compatissant, l’un était parti de Pistoïie en Lombardie et se nommait Jac- ques Grare, dit Lappe, l’autre venu de Lorraine avait nom Huet le guette ; tous deux étaient mé- nétriers ! (*)
C'est un préjugé aussi erroné qu'il est répandu, de croire que l'homme , au moyen-âge , ne se dé- plaçait que rarement ; jamais au contraire les clas- ses inférieures surtout n ont éprouvé un aussi vif désir de changer de climat, jamais elles ne l'ont exé- cuté sur une aussi vaste échelle. La constitution
(4) Du BReur, Le thédtre des antiquités da Paris, pag. 998.
XXII
féodale qui les sacrifiait au caprice d’un maître en donne une raison suffisante, et ces pélerinages con- tinuels auxquels les autorités ecclésiastiques et ci- viles cherchérent vainement de mettre un frein, sont a la fois un symplôme et une preuve de ce besoin qui poussait l'homme à chercher un sol plus hos- Pltalier, mirage trompeur qui trop souvent, au ter- me du voyage, ne lui laissait plus même l'espéran- ce. L'esprit religieux n'était pas toujours ce qui a- menait ces hommes à quitter leur patrie; la pureté des mœurs n’était souvent pas ce qui dominait dans ces troupes s’arrélant à chaque village, grossissant 4 chaque station , et payant l'hospitalité avec une chanson ou une nouielle. Les pelerins furent le journal du moyen-âge (‘). Dans ces conditions on comprend combien ils durent propager de chants populaires, et la réunion sur quelques points de ces troupes venues de pays divers , les récits de leur Yoyage au retour, expliquent en partie la rencontre inatiendue des mêmes chants dans les contrées les plus lointaines.
. Il y a quelques années une chauson devint tout- a-coup populaire en Provence ; dés que les enfants ou les jeunes gens étaient en nombre on les enten- dait répétant :
(4) Dans une romance catalane, un chevalier réveille une jeune femme endormie sous un pin :
— 4 Qui es aquell caballer — que m’ha quitat lo dormi ? — No’n se caballer senyora — soc un pobre pelegri.
— 4 No’m diria el caballer—los novas qu’hi ha per allt ? (Romancerillo catalan, pag. 414).
St-Jérôme écrivait déjà : Les pèlerins ont porté, en été,
à la Bretagne, les nouvelles qu'avaient apprises, au prin- temps, les Parthes etles Egyptiens /Contrà Vigilantium)
XYIV Quant te cousteroun tes esclops. Quand eroun, quand eroun noous.
Nous eûmes alors la curiosité de rechercher la rai- son de cet engoüment subit et général, et nous ac- quimes la preuve qu'un compagnon menuisier parti des Cévennes pour le tour de France, semail sur sa roule cet air fort chantant qui soutenail des paroles insignifiantes. Or, ce qui se passa pour le chant cé- venol a dû se reproduire maintefais, et il a dû sou- vent suffire d'un homme parcourant à petites jour- pées un grand espace de pays, pour répandre un chant qui prenait racine partout où il trouvail des esprits favorablement disposés.
Ainsi lout ce qui Lendait à mettre les populations en rapport, ces foires importantes où les nations se donnaient rendez-vous, ces Pardons où l'on accou- rait de si loin, les fêtes, les romérages , tout jus-
u'àa ces bandes d’aventuricrs mercenaires, raccolés de toute part , qui composaient alors les armées , servi à généraliser ces chants, a été la voie par la- quelle se sont éparpillées ces fleurs de la poésie po- : pulaire. Les sympathies nées d’une même croyance, l’obstination du peuple dans ses coutumes, ont fait: le reste.
Ï ne faut pas s'attendre à trouver beaucoup d'art dans ces compositions. Sœurs des fleurs de la mon- tagne, comme elles elles ont des couleurs heurtées, une saveur parfois améêre , un parfum quelque pen sauvage qui ne conviennent pas toujours aux déli- cats , mais qui ne rebutent pas les forts. Les pay- sans anglo-saxons chantaient Ja romance du Saule avant que Shakespeare se l'appropriât , Château- briand avait appris du peuple les airs qu'il plaça dans Le dernier Abencerage , et Goethe est venu ‘chercher jusque dans notre Provence la chanson de folle que Marguerite chante dans sa prison. Ne de-
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XXV
mandez pas d'ailleurs au poète, qui souvent ne sait pas même lire, les coupes savantes, les périodes har- monieuses, les rimes ingénieusement combinées, les raffinements de suspensions habilement ménagées: il voit son but , il y marche franchement ; sans dé- vier, sans s'arrêter. « Les mots tombent pressés, » dit M. Ticknor, puissants, hardis comme les coups » de l'épée vengeresse, comme les battements du » marteau sur le fer ardent ; chaque parole vaut un acte; l’épithète est dédaignée, point de descrip- » tions, point d'efforts. Le drame marche seul, les » faits succèdent aux faits. Vous êtes transportés » de la caverne profonde dans les palais des rois, et » des rives de la mer au sommet des montagnes, » sans que l’anteur daigne vous rendre compte de » ses intentions. Il marche , il marche toujours : il » » à »
>
se contente d'éclairer les sommités de son sujet et de dorer le front des montagnes; l’obscurité règne dans les vallées , le nuage vaporeux sur le penchant des collines ; vous ne verrez se dessiner que les cimes , ce qui est nécessaire pour com- » prendre le récit du poète : ne cherchez rien de » plus. (‘} » Dénuées qu'elles sont de tous les or- nements dont se parent les poésies artistiques et qui servent trop souvent à masquer leur pauvreté, leur poésie’ à elles est toute dans les sentiments qu'elles font naître dans l'âme, dans les figures dont elles frappent l'imagination, dans les émotions dont elles agitent le cœur. Ecoutez le Sfabat Mater, méme interprété par Pergolèse, et vous vous de- manderez , avec M. Cousin, ce qui vous émeut le plus de la musique du maître ou des paroles de l'humble Fra Jacopone. Ces chants ont en outre
>
(4) Ticxnon, Poësies populaires des races teutoni- qu:s. (Nort american review 1836).
IL
XXVI | aujourd'hui pour nous un charme de plus: la poésie des souvenirs. En les entendant nous éprou- vons une sensaiion analogue à celle que produit l'aspect des ruines, et nous nous surprenons à res- sentir cet attendrissement qui gagnait Rousseau
. quand vieux et cassé, il retrouvait dans sa mémoire
les petits airs dont sa pauvre tante Suzon avait ca- ressé son enfance (').
Comme pour mieux faire voir que toute la valeur artistique des chants populaires est en dehors d'eux- mêmes , leur rhythme est aussi monotone que leur forme est heurtée ; et il faut bien reconnaître qu'ils doivent renfermer quelqae idée générale et profonde qui les a sauvés de l'oubli quand, malgré ces im- perfections , Hs sont arrivés jusqu'à uous à travers une longue suite d'années. On nous permettra, nous l'espérons , d'entrer dans quelques détails sur ce rhythme qui est commun à toutes les poésies popu- laires, au moins dans les langues néolatines, et dont quelques règles importantes n’ont pas été claire- ment définies jusqu'ici. |
La strophe se compose d’un vers unique, com- plétant la pensée ou au moins un membre de la pensée. Ce vers de douze ou de quatorze syllabes
_ (quelquefois d’un plus grand nombre) est coupé
par une eésure tellement marquée , qu’on a pris Chaque hémistiche pour un vers distinct, alors qu'il n’y avait en realité qu’un vers brisé en deux (*). Si l’on étudie avec quelque attention les chants populaires qui ont été publiés on s'apercevra , en effet, qu'ils sont composés alternativement de vers
(4) J.-J. Rousseau, Confessions, 1re partie, Liv. rer.
(2) « Quelquefois on trouve alternativement un vers
ui rime et un autre qui ne rime pas. » Ænstructions du Comité, rédigées par M. AMPÈRS, pag. 34.
XXVIL blancs et de vers rimés. Si on réunit , au contraire, ces fragments qui n'auraient jamais dû être séparés, on obtient une de ces tirades monorimes si caracté- ristiques de l’ancienne poésie , preuve nouvelle de l'antiquité de ces chants :
Jesus a junat cranto jours — sans prendre soustenanço,
Quand les cranto jours sounts passats — Jesus prend [soustenanço, Prend un mouceou de pan beinet— per sa desparjunanço
N’en maridoun Flurango — ]a flour d’aquest pays La maridoun tant jouino — se saup pa ’nca vestir, Soun marit vai en gaerro — per la laissar grandir, Lou diluns l’a ’spousado — lou dimars est partit.. ; La belo Margoutoun — bouen matin s’es levado,
A pres soun broc d'argent — à l’aiguo n'es anado; Quand es istad” au pous — a vist l’aiguo troublado Sus un pichot banquet — elo s'es asselado. .
ll suffit de jeter les yeux sur ces exemples pris au hasard, et nous eussions pu les multiplier, pour voir que si l’on brise le vers à l'hémistiche on n’a plus même des assonances, tandis qu’en les écrivant comme nous venons de le faire ils sont régulière- ment rimés.
La césure ne coupe d'ailleurs pas toujours le vers en“ deux hémistiches égaux , circonstance qui ap- porte quelque variété dans le rhythme. Ainsi, dans le premier exemple que nous citions, la coupe tombe après le quatrième pied , tandis que le second hé- mistiche n’en a que trois. D’autres fois , au con- traire, c’est celui-ci qui est le plus long :
N'en sount tres fraires — n’ant qu'uno souer’ à maridar.
mais dans {ous les cas la coupe adoptée d’abord est
XXVIIT
. rigoureusement suivie dans tout le morceau. Les
exigeances d’un air fortement cadencé rendent, il est vrai, cette régularité obligatoire (°). |
Le seul artifice qui rompe la monotanie de ce long vers et de ces rhythmes à très-peu près identiques, c'est l’introduclion à la fin et au milieu du couplet
. de ces flons-flons dont le mironton mirontaine de
EN
. ème, et que ceux-ci semblent s'arrêter pour lui.
Malbrough est un exemple connu de tout le monde. Aussi la poésie populaire fail-elle-un fréquent usage de cette espèce de refrain , insignifiant à la lecture et qui n’a été introduit que dans l'intérêt de la phrasé musicale. Mais on ne saurait induire de sa présence entre deux hémistiches que ceux-ci for- ment des vers séparés, puisqu'on le vüit parfois en- trer brusquement au milieu d’une phrase, d’un mot
faire place et poursuivre tranquillement leur mar- clie après que cet intrus est passé. La chanson de La jeune fille au cresson, dont les réponses nar- quoises décélent assez l'origine normande bien qu'elle soit connue dans toute la France, fournit, parmi tant d’autres que nous pourrions citer , des exemples de toutes ces coupes :
Quand j'étais chez mon pêre fôts)
Petite à la.....
Titi mariti, tata marita,
: Petite à la maison.
J'allais à la fontaine Pour cueillir du..... titi..... Pour cueillir du cresson.
(4) Dans l’ancienne versification le placement de la césure n'était pas fixée d’une manière aussi absolue qu'au- jourd’hui ; ainsi le poème de Gérard de Rossillon est écrit en vers de dix syllabes ayant le repos à la sixième.
XXIX La fontaine était creuse Je suis coulée au... . fiti..... Je suis coulée au fond.
Par le chemin il passe Trois chevaliers. .... titi. .... Trois chevaliers barons.
Que donnez vous, la belle, Nous vous reti..... titi... . Nous vous relirerons.
Quand la bel’ fut tirée S’encourt à la..... titi... . S'encourt à la maison.
Se met à la feriêtre Leur chante une..... titi. .u Leur chante une chanson.
Ce n’est pas çà, la belle, Que nous vous de .... titi..... Que nous vous demandons.
C'est votre cœur en gage Dil’s-nous si nous..... titi. .... Dit’s-nous si nous l’aurons.
Mon cœur, répondit-elle, N'est pas pour des..... titi... N'est pas pour des poltrons.
C'est pour des gens de guerre Qu'’ont la barbe au..... titi..., Qu'ont la barbe au menton.
L
xxx Le fusil sur l'épaule L'épée au cein..... ‘ Titi mariti, tata marita, L'épée au ceinturon. (*)
Nous choisissons de préférence nos exemples er dehors de la poésie provençale, parce que nous cher- chons à établir que la poétique populaire est la mé- me partout ; fait remarquable , car de cette coïnci- dence il faudra conclure ou que cette forme dérive
_de la nature même , ou que toutes ces poésies ont
une source commune ; de Jà à l'unité des races il n’y a pas loin.
Chaque fais que le vers est masculin la cêsure est invariablement féminine ou plus exactement sourde, c’est-à-dire tombant sur une syllabe qui suit immédiatement la syllabe accentuée, et chaque
fois que le vers est féminin , la césure au contraire .
est toujours masculine ; de telle sorte qu’en brisant le vers comme on a coutume de le faire (et comme nous l’avons fait naus-même pour nous conformer à l’usage), on a allernativement un vers masculin et un vers féminin , ou mieux une terminaison ac- centuée et une terminaison sourde /*), disposition tellement heureuse pour l'harmonie qu'elle a fait
. illusion à tous ceux qui se sont occupés de poésie
(4) L'air de cette chanson est noté dans les Poëmes el chants marins par M. DE LALANDELLE, pag. 473.
(2) La langue provençale n'ayant pas de lettres muet- tes n’a, par conséquent , ni terminaisons féminines ni vers féminis dans l’acception donnée à ces mots par la prosodie française. Mais d’un autre côté l’accent tonique
rte souvent sur l’avant-dernière syllabe et dans ce cas a prononciation de celle qui suit devient sourde et pres-
ue muette. Ce sont ces terminaisons que nous appelons éminines, tandis que nous appelons vers masculins ceux
XXXI
populaire. Cette règle est générale et si l’on ren- Contre des exceptions on peut hardiment affirmer qu'elles sont le fait des modifications qu’a subies la langue, et un peu d'attention suffit le plus souvent pour retrouver ha rédaction primitive.
Cette forme, d’ailleurs, n’est pas propre à la poé- sie populaire provençale , elle lui est commune, au contraire, avec la poésie populaire française et peut- être avec celle de toutes les langues dont le vers ne repose pas sur la loi de la quantité. Que l'on étudie - ace point de vue les instructions rédigées par M.
Ampere et l’on verra combien sont nombreux les exemples de cette disposition. Lisez cette ronde dont nous retrouvons une variante en Provence :
Derrière chez mon père — y a un arbre fleuri, Tous les oiseaux du monde — vont y faire leur nid, La caille, la tourt'relle — la jolie perdrix,
Et la jolie colombe — qui chante jour et nuit
Et cette chänson de Biron recueillie en Bretagne par le docteur Roulin, dins laquelle l'exemple est d'autant plus frappant qu'on y trouve à la fois des vers masculins et des vers féminins : ()
dont la dernière syllabe est forte, c'est-à-dire relevée par l'accent tonique. Elle correspond à l’accent aigu des Grecs, des Latins et des Espagnols, comme notre termi- naison féminine correspond à leur accent grave. Nous prions le lecteur de ne pas perdre de vue cette distinc- tion dans toute la discussion relative à la prosodie des poésies populaires.
(t) La version de cette chanson publiée dans La ca- ribarye des artisans (pag. 64 de la réimpression) peut faire supposer que celle qui a été donnée par M. Ampère est incomplète, si la première n'a pas été arrangée par l’auteur du recueil, ce qui nous paraît probable. ;
XXII
Le roi fut averti — par un de ses gendarmes :
— Dotmez-vous bien de garde — du maréchal Biron Il vous f’rait des affaires — qui vous coûteraient bon. — Quelle entreprise a-t-il ? — dis-le moi, eapitaine. — Faire mourir la reine — et Monsieur le Dauphin, Et de votre couronne — il vent avoir la fin.
Dessus ce propos là — voilà Biron qui entre,
Le chapeau à la main — au roi fait révérence : Bonjour aimable prince — vous plairait-il jouer
Mille doublons d'Espagne — que vous m'allez gagner.(*)
Et celte cantinelle de la Claire Fontaine qui, née en Bretagne où en Franche-Comté (l'une et l’autre la revendiquent), est devenue la chanson nationale des Canadiens français :
En revenant des noces — bien las, bien fatigué,
Près la claire fontaine — je me suis reposé,
A la claire fontaine — les mains me suis lavé,
À la feuille d’un chêne — me les suis essuyé ;
A la plus haute branche — le rossignol chantait : Chante, rossignol, chante — puisqu’ tu as le cœur gai, Le mien n’est pas de même — car il est affligé,
C'est pour mon ami Pierre — qu'avec moi s’est brouïillé, C'était pour une rose — que je lui refusai ;
Je voudrais que la rose — fût encore au rosier
Et que mon ami Pierre — fût encore à m'aïmer.
Les traces de cetie disposition se retrouvent dans les plus anciennes chansons populaires de France, dans celle de ce
(4) On sait que la passion du jeu était un des talents du Verd-galant.
XXX1II ..... Petit homme — qui s'appelait Guilleri
” Qui s'en fut à la chasse — à la chasse aux perdrix, Qui monfit sur un arbre — pour voir ses chiens courir
et même dans celle de Malbrougk , variante fort altérée d'un chant du moyen-âge qui est arrivé jus- qu’à nous en passant par Ja Chanson du duc de Guise , chanson qui, plus rapprochée du texte ori- ginal, a conservé plus complétement la facture pri- mitive (*).
Nous laissons à d’autres plus versés que nous dans les anciennes poétiques étrangères le soin de décider si elles reconnaissent cette loi de l'alternance des terminaisons sourdes ét des terminaisons ac- centuées à la césure et à la rime, comme elles obé- issent à celle du brisement d’un grand vers uni-
ue (*}; qu’il nous suffise de la constater dans les eux rameaux de la langue romane qui se sont dé-
-veloppés simultanément sur cette terre qui est au-
jourd'hui la France, et de tirer de cette coïncidence une preuve de leur origine commune.
La césure était, d’ailleurs, traitée comme la rime. La syllabe sourde qui termine toujours le premier hémistiche du vers masculin n’était pas plus comp- tée dans le mêtre que celle qui finit le vers féminin. Quelques-ont uns estime, dit Estienne Pasquier, que ces hémistiches ou demi-vers élaient de pa- reille nature que la fin du vers, et que quandil se terminoit par l’e féminin , il ne falloit point craindre de les faire suivre d’üne consonnante, comme si cest e se fust mangé de soy-mesme, tout ainsi qu’en la fin du vers. Nous appelons
CS
SSSVSS Y S.
A) Le Roux 0 Lincy, Recueil des chants hislori- ques français, tom. 2, pag. 287; conf. F. GEnIN, Va: riaiions de la langue française.
(2) Voir au Post-scriptum.
11°
XXXIV
» ceste césure, qui tombe en l'e féminin, la coupe » féminine. (‘}» La poésie populaire n'était pas seule à prendre cette licence ; les poètes français en ont joui jusqu’à Marot , et les Provençaux , allant plus loin, ne comptaient pas dans la mesure, même VC is quand elles suivent un accent toni- ue (*). |
Fréquente dans la poésie narralive romane , la coupe féminine est au contraire fort rare dans les œuvres lyriques des troubadours. Si elle est deve- nue la règle des chants populaires, c’est que le mé- lange régulier de syllabes éteintes et de syllabes ac- centuées est d'un effet harmonique fort sensible, et que placer la muette à la césure , en la comptant dans le mètre, c’est supprimer la syllabe d'appui, c'est-à-dire . rompre toute l'harmonie du vers. La poétique raffinée des troubadours préféra ce dernier parti; l'oreille du peuple, moins instruite mais plus délicate , lui fit adopter le second {‘). C'est que ses poésies à lui étaient composées, en fredonnant, par un auteur illettré à qui l’air enseignait instinctive- ment la prosodie , et que la musique exige impé- rieusement un placement régulier des accents pour que le même timbre s'adapte convenablement à chaque couplet.
Faut-il croire avec M. Edelestand du Méril, que
(4) E. Pasquier, Recherches sur la France, tom. 1, . 142. “3 Voir pour des exemples , QuicHeraT , Traile de versification française, pag. 325.
(3) Ce n’est pas que les troubadours ne fissent grand cas de la césure; ils la traitèrent avec une importance telle qu’ils la donnèrent quelquefois pour rime à un vers de leur strophe qui en manquait, ainsi qu'on peut le voir dans ce morceau d'une facture si remarquable qui
XXV ce grand vers de la poésie populaire (en espagnol il y en a de vingt syllabes) dérive de la forme tro- chaïque ? N'est-il pas plus probable que le peuple, -qui entendait chanter les psaumes, a calqué sa po- ésie sur le rhythme qui frappait le plus habituelle- ment son oreille, et qu'il a brisé son vers à la césure comme le verset est coupé à la médiante. Les deux Nostradamus nous apprennent que de leur temps onentendait « réciter aux pauvres demandant l'au- » mosne aux portes , la passion du Fils de Dieu , le » martyre de Saïnct Estienne , quand les felons » lou lapidavan, les sept psaumes pénitentiaux et » mille autres belles et vieilles choses (‘). » Ne doit-on pas supposer que dans cette traduction des psaumes , malheureusement perdue, on avait con- servé le chant du texte, surtout quand nous voyons quelques-uns des cantiques que nous avons re- cueilli calqués sur des hymnes ou des séquences de l'Eglise , quand nous savons que c’est sur l’air du Veni Creator qu'on chante encore à Aix, à la messe
commence le récit dans le poëme sur la Vie de Saint Honorat, par RAYMOND FÉRAUD :
Al temps alcianor, so retrays l’escriptura,
Que Maumet de Mecha, malvaysa creatura,
E Johans Gaunes feron ley de falsa figura De peccat et d’error ;
Don foron verinat man dux e man persant :
Pinabel de Bugia et Sidrac d’Oriant,
Marsili de Maroc am son frayre Aygolant, Que foron rey clamal.....
Voir tout ce morceau dans la Vida de Sant Honorat, publiée par M. Sardou, pag. 2.
(4) Cés. Nosrranamus, Histoire et chronique. de Provence, pag. 584; conf. JeHAN DE NosTRr-DAME, op. cit., pag. 47.
XXXVI
du peuple (*)}, ces Planchs de Sant Esleve que vient de rappeler notre vieil historien. :
Dans beaucoup de cas aù contraire les paroles et le chant s'unissent d’une manière si intime, forment un ensemble tellement harmonique qu'on ne sau- rait décider lequel des deux membres de celte union a précédé l’autre et qu'on est porté à croire que la poésie est sortie, armée de sa musique , du cerveau de leur auteur. « Le chant marié à la parole , dit » M. dela Villemarqué, est l'expression de la seule » poésie vraiment populaire. Son union avec la » musique est si intime, que si l'air d’une chanson » vient à se perdre , les paroles se perdent égale- » ment. Nous en avons fait mille fois l'expérience; » mille fois nous avons vu le chanteur s’efforcer » vainement de rappeler dans sa mémoire les mots » du chant qu’il voulait nous faire connaître et ne » parvenir à les retrouver qu’en retrouvant la mé- lodie. (*). » C'est en entendant ces vers si musi- calement rhythmés, en écoutant cette mélodie aussi cadencée et aussi naïve que les paroles, qu'on com- prend la vérité du vieux mythe grec qui faisait d'A- pollon le dieu de la musique et de la poésie. Dans cetle partie délicate de notre œuvre nous n’avons jamais perdu de vue les instructions si claires et si précises rédigées par le comité du ministère de l’in- struction publique ; nous avons recommandé aux personnes qui ont bien voulu nous prêter leur con- coursintelligent de s'y conformer ponctuellement (*)
S
(4) Voir les textes comparés de 1318 et de 1665 dans dans les Variétés religieuses, À vol., Makaire, 4860. :
(2) H. DE LA VILLEMARQUÉ, Braxaz-Breiz, introd., pag. LViI.
(3) Nous sommes heureux de pouvoir témoigner no- tre reconnaissance à M. Gérard , artiste aussi distingué
XXXVII
et nous les reproduisons ici pour expliquer el pour justifier notre travail :
« Le Comité doit signaler à ses correspondants un écueil contre lequel pourraient se trouver arrêtées quel- ques personnes, très-bonnes musiciennes d'ailleurs (et précisément par cela même qu'elles sont musiciennes), mais qui n’ayant point fait une étude spéciale de l'art, ignorent que les formes mélodiques adoptées aujourd’hui généralement , exclusivement même , ne sont pourtant qu'une particularité au milieu des formes nombreuses et
ien plus variées par lesquelles elles ont pu passer dans la série des Ages. Mais, sans entrer dans des détails qui seraient ici hors de propos sur la. nature et sur l'histoire du rhythme et de la tonalité, nous nous bornerons à dire que beaucoup d'anciens airs différent des airs mo-: dernes, non-seulement par l'absence d’une mesure et d’un rhythme bien déterminés , mais par deux circons- tances caractéristiques : la première que l'air peut finir autrement que sur la tonique: la deuxième que l'air peut n'avoir point de note sensible , c’est-à-dire , que le degré immédiatement inférieur à la tonique, au lieu d'en différer d’un demi-ton seulement , comme cela a toujours lieu dans la tonalité moderne , notamment dans le mode majeur et même dans le mode mineur quand la progres- sion est ascendante , en diffère, au contraire, d’un ton plein.
» Ces deux circonstances, même celle qui regarde l'absence ou l’irrégularité du rhythme , peuvent s'expri- mer d’une manière simple et pratique , en disant qu'elles font ressembler la cantilène à un air de plain-chant.
» Or, quand une mélodie présente ces caractères qui
que modeste , qui a noté plusieurs des airs que nous publions. Les personnes qui se sont occupées de chants populaires comprendront combien il à fallu de patience, de tact et de goût pour retrouver la mélodie originale sous les foriture dont la couvrent souvent l'ignorance ou le mauvais goût des chanteurs.
1Y
XXXVI sont pour ella comme un cachet d'antiquité , on conçoit combien il est important de les lui conserver. Mais, com- me nous l’avons indiqué plus haut, les musiciens non ar- chéologues , entrainés par leurs habitudes, éprouvent, malgré eux, la tentation de faire disparaître cette rouille récieuse, croyant enlever une tache. Pour les prémunir, il nous suffira de leur adresser cette simple recomman- dation : Ecrivez l'air tel que vous l'entendez chanter, et ne changez rien ('). »
Tout ce que nous.avons dit jusqu'ici s'applique surtout aux chants de la première époque à ceux qui constituent la vraie poésie populaire. Mais , si nous nous élions borné à cet ordre de composition, notre tableau eût été incomplet, nous aurions laissé dans
l'ombre tout un côté du caractère national, celui-là .
même qui constilue son individualité, les poésies re- Jigieuses étant plutôt l'expression de ce fonds d'i- dées morales qui est le lot de tous les peuples. Le provençal est vif , gai, loyal , hospitalier , expansif, railleur , mordant , voire même un pen hâblenr et quelque peu médisant . et tout cela a dù se réfléter dans ses chants, d'autant plus qu'en Provence le
euple a été de tout temps et poëte et chanteur. Mathenrensement ces productions , qui ne reposent plus sur des idées générales, sont mobiles comme la société dont elles sont l’image, et la génération sui-
vante les oublie parce que, ne répondant plus à ses idées, elles ont perdu pour elle toute leur saveur. If
faut bien reconnaître d’ailleurs que la poésie popu-
laire déchoit dés qu’elle ne s'appuie plus sur la tra-
dition historique ou religiense ; c'est la liane qui rampe et salit ses corolles dans la poussière s’il lui manque l'arbre auquel elle enlaçait ses rameaux.
(1) Note de M. Vincent, de l'Institut, publiée dans les instructions rédigées par M. Ampère, pag. 40.
XXXIX
Le trait qui distingue celte poésie domestique de la poésie popnlaire , c'est l’absence de la forme dra- matique qui caractérise celle-ci, et l'auteur qui s’ef- façait dans l’autre est au contraire presque tou- jours en scène dans la première. Ses allures sont plus vives, sa forme plus variée, ses tours plus ori- ginaux , son expression plus châliée ; tandis que sa sœur aînée <e soutenait par sa force seule, il lui a fallu, à elle, un peu d'art pour se sauver de l'oubli. Nous avons choisi parmi ces chansons badines celles qui nous ont présenté les caractères les plus tran- chés de la poésie populaire, mais nous ne voudrions pas les donner comme des types. Häâtons-nous tou- tefoïs de le remarquer, et c est pour nous un devoir comme un bonheur, même dans ses productions les plus légères la muse provençale garde nne décence et une retenue qui l'honorent; jamais elle n'a hanté les bouges où des fils aLâtardis ont cru trop sonvent la rencontrer; jamais elle n'a narlé cette langue de lorsie que depuis déux siècles ils lul ont prêté avec une complaisance coupable ; jamais elle n’a traîné sa robe dans la boue des ruisseaux , et si, dans des moments qu'’excusent les folies du carnaal , elle laisse quelquefois tomber ses voiles, son geste, com- me celui de la Vénus de Cléomène , proue qu'elle a su conserver la pudeur. Ce n’est pas qu'on ne ren- contre , même dans les cantiques , des expressions que notre goût épuré condamne ; mais c'est la faute de la langue qui a vieilli et non celle du poëte qui l'employait naïvement. D'ailleurs l’immoralité d'un écrit est dans les pensées, l'obscénilé dans les ima- ges et non pas dans Îles mots; c’est même quand les mœurs se perdent que la langue devient prude , et l’on ne s'effarouchera pas plus d'une expression dont la naïveté paraîtrait malsonnante , qu’on ne s'alarme de la nudité innocente des enfants ou des ajiges.
XL
Dans celte résurrection du passé à laquelle nous nous sommes voués , il nous a semblé que nous ne pouvions pas admettre les innovations parfois trop élastiques de l'orthographe moderne. Notre {ravail aurail pérdu son caractère, et nos chansons, comme de vieilles coqueltes cherchant à masquer leurs ri- des sous de modernes atours, n'auraient plus eu la physionomie de leur âge que nous tenions à leur conserver. Nous avons donc scrupuleusement suivi l'orhographe étymologique, celle du Lexique Ro- man de Raynouard et du Dictionnaire de lu Lan- gue d'oc d'Honnorat. Nous ne nous sommes permis ” qu'une correction : nous avons remplacé par l’o la terminaison 4 caractéristique des féminins ; et en cela nous n'innovions pas , car ce changement re- mante à la fin du xv° siècle, et Nostradamus, juge fort recevable, ainsi qu’il l’assure lui- -même, disait au siècle suivant: « J'advertis en passant le lec- » leur quetous les mots provençaux qui se termi- » nent en 4 se doivent prononcer en o ainsi que » les François prononcent l’£ mais un peu plus » cruement et tout à plain. (*} »
Nous avons également respecté une forme qui parail propre à la poésie populaire et que celle-ci suivail généralement autrefois , nous en avons Ja conviction ; c'est celle qui change en £ro la termi- naison 44 des féminins. C’est la même transfor- malion que Raynouard a signalée dans les mots ro- mans qui, en s'introduisant dans la langne françai- se, ont perdu leur » intérieur et remplacé par £, F4 pénultième et l’4 final de la forme romane, — fée venant de fada , armée de armada ("). — Et
(4) GC. NoSTRADAMUS, op. cit., pag. 343. (2) RayNouann, Choix des poésies originales des troubadours, tom. vi, pag. 24.
XL:
qu'on ne croie pas que cette forme soit le résultat de Ja fantaisie d'un chanteur , nous l'avons ren- contrée trop fréquemment et en trop de lieux pour qu'elle ne fût pas générale, bien qu’elle ne soit guère sortie de la langue chantée par le peuple (‘). Dans quelque cas, d'ailleurs, il serait impossible de revenir à la forme ordinaire sans détruire la rime :
Lou plus jouine des tres — aqueou l’a deraubeio La mouento sur grisoun — sur la blanc’ haqueneio La meno autant luench — cinquanto doues jouerneios.
Puisque nous venons Jde parler de Ja rime , ajou- tons une observation qui ne sea peut-être pas inu- tile pour les personnes peu familiéres avec nos an- ciennes poésies. Les auteurs des chants populaires, si scrupuleux pour la cadence, ont été fort peu sé- vères pour la rime el se sont souvent contentés d’u- ne simple assonance, c'est-à-dire, suivant la défi- nition de Raynouard, « de la correspondance im- » parfaile et approximative du son final du dernier » mot du vers avec le même son du vers qui précède » ou qui suit. (*) » Quelquefois même l'assonance a disparu emportée par les variations de la langue; ainsi , dans le premier couplet du chant qui ouvre notre recueil il suffit, pour la rétablir , de revenir à l’ancienne terminaison féminine (°).
(4) On trouve quelquefois cette forme, qui est encore usitée dans le dialecte de la vallée de Barcelonnette, dans les œuvres dramatiques du commencement du xvrIe siècle:
ss. Tau que pouerto lou velous Lou clinquan, la pointo coupeyo Leys panachous et may l’espeyo. | (ZERBIN, comedie provençalo à cinq pcrsonnagis). (2) Journal des savants, juillet 4833. (3) Lou premier en prencipi— que Jesus-Christ a fach
XLII Le poëte populaire ne s'effraye pas de la rencon- tre de deux voyelles. Tantôt il accepte bravement J'hiatus : Adam n'en prend la poumo N'en mouerde un mouceou,
tantôt, pour amortir le choc, it intercalle entre les deux voyelles une lettre euphonique, réminiscence évidente de la langue grecque. D'autrefuis les deux voyelles sont prononcées mais ne comptent que pour une syllabe, élision prosodique et non phonétique qui, dans cerlains cas , se combine avec l'élision vraie, de lelle sorte que trois syllabes écrites et pro- noncées ne comptent que pour une dans la mesure:
Eilavau l'y a ‘n jardinier
Qu’ a ‘no tant belo filho.
L'élision vraie porte d’ailleurs tantôt sur la pre- mière et tantôt sur la seconde des deux voyelles ; parfois , pour arriver à l’élision , on supprime une
- enneanna finala afin da mattra las dauv vauallar #1 VV rie Wososv amsn van LU SAV LRAS VO SUe) Wu ee JU ILD ci
présence el ramener ainsi le vers à l’un des cas pré- cédents : | N’es pa ‘na ‘n casso. — ses tres chins blancs n’en sount (aquit. et quelquefois même on supprime une voyelle ini- tiale sans autre motif que les exigences de la me- sure. Pas n’est besoin d'ajouter que les chanteurs populaires prennent sans scrupules toutes lesautres
Jesu’ a crea lou ciel, — lou ciel et mai la terra - Puis a crea Adam — et nouestro maire Eva.
Dans les notes qui accompagnent ce chant nous avons, par inadvertance, oublié de signaler l'existence d’une version provençale de La pénitence d'Adam, qui ne nous est connue que par l'analyse qu'en a donné Fauriel, loc cit. pag. 262. °
XLIN libertés que se permettait la poésie écrile , et Dieu sait si elle en était chiche !
Bien qu’un grand nombre de chansons populaires puissent comme l'observe fort judicieusement M. athéry (*), passer pour historiques en ce sens qu'elles servent à l’histoire des mœurs, des croyan- tes, des passions. des erreurs même de l'humanité, nous avons ,avec ce savant , réservé ce litre aux Chants qui se rapportent à un fait précis, à un per- sonnage connu de l'histoire de Provence. Ils ont été nombreux et on en trouve des indications assez fré- Quentes dans nos historiens et dans nos chroni- queurs. Malheureusement ils ont duré ce qu'a duré da mémoire des événements qu'ils rappelaient et la lupart ont péri Des recherches suivies dans les ibliothèques et dans les riches cabinets de quel- ques bibliophiüles obligeants (*)} nous ont cependant encore donné une moisson salisfaisante. Si dans Ja première partie de notre recueil nous avons rejeté tout ce qui n'était pas l'œuvre du peuple, ici nous ayons été moins sévères et nous avons donné l’hos- pitalité à tout ce qui se rapporte à un fait de notre fistoire , tâchant d'’éclaircir par des notes Îles dé- tails, les allusions qu'on y rencontre. Nous avons même accueilli des pieces en langue française, car, hour ces compositions , nous borner aux chansons provençales , c'était de notre plein gré nous con- damner à être incomplets (‘).
(4) Moniteur des 23 avril et 27 août 1853.
(2) Au premier rang de ceux-ci il est juste de placer M. L. de Crozet, qui a mis à notre disposition toutes les richesses bibliographiques qu'il possède , avec une libé- ralité que notre reconnaissance ne pourra pas égaler, bien différent de ces avares qui gardent jalousement des trésors inutiles dans leurs mains.
(3) Les Chants historiques formeront une série par- iculière.
XLIY
Il y a peu de jours qu'on nous signalait un vieil- lard riche en chansons du temps passé: nous cou- rions l'interroger, quand au seuil de sa modeste de-
meure nous rencontrâämes son cercueil. La mort
nous avait devancés . . . . . . Ainsis’en vont un à un les dépositaires des traditions d'autrefois. Pour en sau\er les derniers vestiges , il faut donc se hà- ter avant que la tombe ait tout euglouti. Aussi fai- sons-nous appel à tous ceux qui, comme nous, ont à cœur la gloire de notre chère Provence: d’autres gardent soigneusement dans des musées les frag- ments de sculpture les plus frustes, les inscriptions les plus effacées, réunissons avec le même zèle dans les pages d’un livre les derniers restes de la poésie de nos aïeux Le culte des tombeaux a été de tout temps le culte des hommes de cœur, et c'est micux que leurs cendres , c'est la vie même de nos pères, c'est leur âme que nous voulons honorer. Déjà de généreux collaborateurs sont venus à nous les mains pleines; qu'ils reçoivent nos remerciments (‘}; mais cela ne pent suffire et nous en appelons de nouveaux ; la Provence est trop aimée de ses en- fants pour que notre voix , tant faible soit-elle, ne réveille pas d’échos. Pour nous, nous n’ambition- nons qu'un honneur : celui d’avoir éclairé la route, d'avoir appris à beaucoup qu'autour d'eux , dans leur maison peut-être , sont les restes d’uné anti- quité digne de leur sollicitude, d’une antiquité qui va S’effaçant chaque jour. Que notre appel soit en- tendu et elle ne périra pas toute entière cette poé-
(4) Nous avons scrupuleusement indiqué à la suite des chants que nous n'avons pas recueilli nous-mêmes le nom des personnes qui nous les ont communiqués. Le lecteur verra combien nous sommes redevables à quel ques personnes et notamment à MM. Martini et Allègre, tous deux inspecteurs des écoles primaires. |
XLV
sie dont notre nourrice berçait notre premier som- meil , cette poésie qui animait ces douces réunions. de la famille où la gaïté la plus vive ne faisait ja- mais oublier le respect qu'on doit aux aïeux , cette- poésie qui , aux jours de fête, faisait relentir les. voûtes de nos églises rustiques ; que notre appel soit entendu et nous pourrons à notre tour dire, comme le vieux chanteur de Hirèto :
— E vaqui, quand Marto fielavo, Li cansoun, lors, que se cantavo! Eron bello, o jouvènt, e tiravon de long..... L'èr s'êi fa ’n pau vièi, mai que provo ? Aro n’en canton de pu novo, En franchiman, ounte s’atrovo De mot forco pu fin.... mai quau i’enténd quicon ?:
Manosque, 13 janvier 1862.
. {P.S.) — Au moment où nous corrigeons les : épreuves , nous recevons Ja lettre suivante de M.
ilà y Fontanals , juge si compétent pour tout ce qui regarde la puësie romane et les chants popu- laires. L'approbation donnée à nos observations par le savant professeur de Barcelonne nous est tro précieuse pour que nous négligions de nous en pré- valoir :
« ..... On peut diviser , ce me semble , votre règle métrique de la poésie populaire dans les propositions suivantes :
4° La strophe est composée d’un vers unique ;
2 Ce vers complète ainsi la pensée ou un membre de la pensée ;
1v°
XLVI
3° Le vers est divisé par une césure très-prononcée :
ko Cette césure est masculine quand le vers est fémi- nin et vice-versd.
4° — La première proposition cadre parfaitement a- vec l'opinion que je soutiens dans mon essai d'après le- quel je considère la versification populaire comme com- posée de longues lignes monorimes. Elle est fondée sur la nature de la poésie populaire qui procède par les moyens les plus simples.
2° — Je crois aussi très-juste la deuxième proposi- tion. 11 est naturel que quelquefois deux vers et peut- être plusieurs soient unis par le sens, mais cela ne s’op- pose pas à la valeur indépendante de chacun d'eux. Cette union de deux vers a donné à la longue une division presque tétrastrophique au romance castillan , ce que, malgré d’imposantes autorités, je persiste à regarder comme indifférent au caractère primitif de cette poésie.
3° — Nul doute sur cette proposition. 11 va sans dire que, dans le système définitif de la poésie populaire, le vers étant parisyllabique (malgré quelques exceptions), la césure coupe le vers à un point fixé.
ko — Vous ne ferez aucune difficulté de croire que j'avais observé cette règle dans plusieurs poésies popu- laires, sans appuyer sur cette observation, d'abord parce que je m'attachai surtout à prouver les rapports de la versification populaire avec celle des chansons de geste, et ensuite parce que je ne croyais pas cette règle aussi générale que je la crois aujourd'hui d’après votre obser- vation. Je la crois, en effet, exacte en général pour la poésie papulaire française et pour la poésie piémontaise dont je n'ai pas dans ce moment les exemples sous Îles
XLVIL yeux , mais dont je me rappelle la forme. Quant à la poésie catalane, je viens de parcourir, un peu trop rapi- dement, mon romancerillo, et je trouve avec la césure non accentuée ou féminine et le vers masculin les nos 2, 4, 5, 6, 43, 21, 30, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 43, 46, 48, 52, 54, 55, 57; de la même espèce avec quel- ques césures exceptées, 8, 9, 142, 47; avec la césure accentuée ou masculine et le vers féminin, les nos 3, 45, 16, 20, 22, 26, 44, 85, 47, 49, 50, 55, 56, 58 bis, 59 ; de la même espèce avec quelques césures exceptées, 7, 44, 44, 49, 20, 28, 29, 32, 33, 51. Vous donnez une explication de ces exceptions , je crois qu'on peut aussi l'expliquer par les irrégularités naturelles et fré- quentes de la poésie populaire que masque, d’ailleurs, le débit musical.
Je crois donc que cette règle subsiste malgré les ex- ceptions qu'offrent quelques vers dans certaines poésies. Je la crois aussi très-naturelle, comme offrant le moyen le plus simple de distinguer prosodiquement les deux parties du vers, et très-accommodée aux oppositions de ton dans le chant de ces deux parties. Je vais jusqu’à croire que celles des mélodies populaires auxquelles on peut plus exactement donner ce nom , c’est-à-dire, qui ne peuvent se confondre avec une simple mélopée ou cantilène, sont faites pour des vers construits selon cette règle. Je crois donc votre observation très-intéressante pour l'étude de la nature de la poésie populaire et aussi pour l'histoire de la même poésie.
Néanmoins , on conçoit qu'il y ait des exceptions. Ainsi les nos 40 et 27 du romancerillo offrent des irré- gularités trop fréquentes à la césure pour qu'on puisse
XVII
les regarder comme sujettes à la règle. Le romance cas- tillan et portugais ne la suivent pas. On trouve des re- mances castillans avec la- césure féminine et la finale masculine :
Mandé el rey prender vergilios_ à recaudo lo poner.. Malas mañas habeis, tio, — no las podeis olvidar.....
mais on trouve d’autres romances , et je les crois plus nombreux, qui ont féminines les deux parties :
Preso esta Fernan Gonzajez—el buen Conde Castellano... A Calatrava la Vieja — la combaten castellanos.....
Dans les deux cas on trouve quelques césures masculi- nes , mais c'est simplement une irrégularité que se per- mettent , même aujourd’hui, quelques versificateurs de romances artistiques.
On pourrait donner des conjectures sur cette nature particulière de la poésie populaire castillane; pour le moment je ne veux invoquer d’autres explications que celle du grand nombre de terminaisons graves ou llanas, c'est-à dire, féminines ou non accentuées dans la langue castillane.
Nous ne devons pas oublier qu’il y a quelques autres formes de versification populaire. .... »
Barcelonne, 21 janvier 1862,
CHANTS POPULAIRES
LES GRACIS DES MEISSOUNIERS
Je - susChrist a fach, Je - su’a cre-a lou
Lou premier en prencipi Que Jesus-Christ a fach, Jesu’ à crea lou ciel, Lou ciel et mai la terro, Pais a crea Adam
Et nouestro maire Evo.
—— 2 —
Quand Diou a crea Adam L'a mes dins soun jardin, L’a mes dins soun jardin Au Jardin des Ooulivos, (*) Puis li a defendu _ Lou noble fruit de vido.
Satan ven tentar Evo
Et nouestre pair” Adam :
— Adam mangeo doou fruit Que n’es tant admirable,
Et tu ressemblaras (*)
Au verai Diou semblable.
. Adam n’en prend la poumo N'en mouerde un mouceou, L'angi li a pareissut
Li a dit : que penses fairo, Passes les coumandaments Doou verai Diou toun pero.
‘Adam per ta grand faut Tu vendras a mourir, : Tu vendras a mourir
— 3 —
Faran ta sepulturo, De ta bouco sourtran Tres aubres d'avanturo. (‘}
Aqui l'y aura fa palmo
Et l’autre l'ooucypres
Et l'autre l’ooulivier,
D'ounte la crous s’es fæito, Ount’ ant crucifiat
Lou verai Diou toun maitro. (*}
Adam per ta grand fauto Anaras per pays, Anaras per pays
Cercar ta pauro vido, Perqu'as vougu mangear Doou noble fruit de vido.
Au plus haut des mountagnos Dessus d’un grand coulet, Dessus d'un grand coulet Ount’ ant fach lou Calvero, Ount’ ant crucifiat
Lou verai Diou toun pero.
4 —
La Santo Viergi Mero
Li vai apres plourant,
Mai se li a dit : moun Fiou! Li a dit : plet-il, ma Mero, Fau mourir sur la crous Per oubei’ à moun Pero.
Au noum doou Per” au noumdoow Fils, Pur
mn le | s SUV =’,
L
-ment Je-su’et lou sant sa- cra - ment.
Aquestes gracis sount dichos Au noum doou Per’, au noum doou Fils,
— D
Que touto la coumpagnio Rende graci a Jesus-Christ ; () Adourem devotomént Jesu” eme Mario. : Adourem devotoment Jesu’ et lou Sant Sacrament.
Grand ben fass’à nouestre mestre
A nouestro mestress’ aussi,
Que touto la coumpagnio
Rende graci à Jesus- Christ : Adourem.........
Vous demandem ben excuso Vous demandem ben pardoun, Se leissem quauques espigos
. S’apprend ben es cadelouns.
Adourem.......,.
Avertirem nouestre mestre Que fasse de bouens taillouns, Et se la mestresso groundo Que li doune doou bastoun. Adourem.....,,. .
— 6 —
Aro n’en serie ben juste N'en serie ben de resoun, Que nous fessiatz un pau boiro Coumo n’en ven d'oou canoun. Adourem devotoment Jesu eme Mario, Adourem devotoment Jesu et lou Sant Sacrament.
\ Communiqué par M. MARTINI.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(4) Une tradition qui subsiste encore en Allemagne plaçait le berceau de notre premier père au Jardin des Oliviers. — Voir la douloureuse passion de N. S. Jé- sus-Christ de CATHERINE EMMERIcCu, pag. 59 de la trad. franç.
(2) Il faut très-probablement lire:
Et tu n'en devendras.
(3) « Et l'ange chérubin bailla à Seth trois graines » d’une pomme du fruit de vie, car ainsi Dieu le vouloit
» parcequ'Adam avait péché du morceau de la pomme. » Et après l'ange luy dict: Quand tu seras venu à ton » Père, il mourra trois jours après; tu l'ensepvelyras à » l'aide de sa femme et de ses enfants, et avant que tu » luy mettes la terre dessus luy, tu luy mettras cestrois » graines dedans sa bouche, car par la bouche il pécha » et par la bouche il faut qu’il soitrachapté. Et se levera » (rois arbres de ces trois graines, lesquelz porteront » et soutiendront le fruit de vis. C'est assavoir Jésus- » Christ en l'arbre de la eroix..... Desquelles trois » graines il sortit trois beaux arbres par la volonté de » Dieu, et chascun arbre estait d’une génération, c’est » assayoir de palme, de cyprès et de cèdre. Ancuns di- » sent que la Saincte Croix fut faicte de quatre boys, » de palme, de cyprès, de cèdre et d'olivier » (Pie de Nôstre Seigneur Jésus-Christ, cité par Migne, Dict. des apocryphes, 1, 388).
(£) Assez souvent dans la oésio populaire on ren- contre des mots provençaux qui ont adopté la pronon- cation française. Ainsi, dans ce couplet, on doit pronon- cer faito et maitro comme s’ils étaient écrits féto, métro. Nous avons indiqué cette prononciation en imprimant © ces mots en caractères ilaliques.
(5) Variante :
Et de la Viergi Mario Qu'a pourtat Diou Jesus-Christ.
Dans les grandes fermes, où la moisson réunit de nombreuses troupes de travailleurs, on entend par- fois encore, après le repas du soir, ce chant qui pa- rait remonter à une très-haute antiquité. La seconde partie dans laquelle des couplets fort gais ont pour refrain une dévote prière , semble un reste de ces anciens motets où une cantinelle, parfois très-éro- tique, servait d'accompagnement harmonique à un chant appartenant à la liturgie. La première est évi- demment inspirée par une légende fort célèbre et souvent reproduite sous des formes diverses , qui rattache par un lien matériel la Croix de Jésus à l'arbre de vie du Paradis Terrestre, la rédemption à la chute.
Le manuscrit 6769 de la Bibliothèque Impériale en contient , sous le titre de Pénitence d'Adam, une variante qui suppose qu'Eve avait cueilli, avec la pomme fatale , un rameau de l’arbre du bien et du mal, rameau qu'elle avait emporté par distraction hors du Paradis Terrestre et qui, ayant été planté, produisit un arbre sous lequel Abel fut tué, dont le bois servit à faire le Saint des Saints du temple de Salomon , et plus tard la croix sur laquelle 1e Ré- dempteur fut attaché (). — La Légende dorée de Jacques de Voragine raconte, d’après un apocryphe grec, que Seth planta sur le tombeau de son pêre un rameau de l'arbre divin, rameau qu'il tenait d'un ange qui, en le lui remettant, lui avait dit que lors-
u’il porterait des fruits son père serait guéri (°). a mème tradition avait élé recueillie par Adelphus
{4) P. Panis, des Manuscrits français, 1, p. 193, (2) Trad. de M. G. BRUNET, }, pag. 408
9—
qui visita la Terre Sainte au XF siècle (*). Enfin, un manuscrit de la Bibliothèque de la faculté de médecine de Montpellier rattache plus directement encore le Rédempteur à l'arbre de vie en faisant naître miraculeusement S* Anne d’un des fruits de cet arbre {‘).
Une autre légende qui remonte aux premiers siè- cles de l'Eglise, puisque Tertullien /adv. Mar- cionem , liv. 11) et S* Augustin (Serm. 71) y font allusion , présente le même fond d'idées sons une forme différente; Adam, d'après elle, aurait été en- terré sur le Calvaire. Le Livre du combat d'Adam et d’Eve, traduit de l’Ethiopien, et qui a réuni les légendes répandues en Orient sur les premiers pa- triarches, contient sur la vie d'Adam et sur sa sé- pulture, les détails les plus curieux. Àu moment de mourir, Adam aurait appelé son fs Seth et lui au- rait ordonné d’embaumer son corps et de le déposer dans la Caverne des Trésors où étaient conservés de l'or , de l’encens et de la myrrhe que, par ordre de Dieu , des anges avaient tire de l'Eden et remis à Adam afin qu’il eût quelque consolation dans sa douleur. « Dans les derniers temps , ajoute-t-il, » viendra un déluge qui détruira toutes les créatu- » res, et il n’y aura que huit personnes qui survi- » vront,et la plus âgée d'entre elles ordonnera à » ses enfants de mettre mon corps dans la terre, et » le lieu où mon corps sera déposé est le centre de » Ja terre, et c’est là que Dieu viendra et qu'il sau- » vera toute votrerace. » En effet, après le déluge, Sem et Melchisedech prirent le corps d'Adam qui
(4) E.nuMénir, Poésies populaires latines du moyen dge, pag. 321. (2) Roman de St Fanuel et de Ste Anne, etc., H. 350.
4.
— 10 —
avait été conservé dans l'arche , et, guidés par un ange , ils marchérent jusqu'à ce que le cercueil se brisa, et une voix qui en sortit s'écria : le Verbe de Dieu descendra et souffrira, et il sera crucifié à l’en- droit où sera déposé mon corps , de sorte que mon crane sera arrosé de son sang (‘'}. L'iconographie chrétienne s’est emparée de cette légende et la tête de mort qu’on voit souvent au pied de la croix n’a pas d’autre origine. Sur un vitrail de la cathédrale de Beauvais le premier homme se relève de sa tombe pour recueillir dans une coupe d’or le sang qui dé- coule des pieds de Jésus. De nombreuses traces de cette tradition se retrouvent dans les romans de Per- ceval et du Saint Graal , et l’on voit que notre chant a obéi à la même inspiration en faisant errer le pre- mier homme
Dessus d'un grand coulet
Ount” ant fach lou Calvero.
(1) Micne, Dict. des apocrpyhes, 1, 3&1 à 370.
— 11 —
OURESOUNS
Il existe un grand nombre d'ormisons en vers provençaux , et ce recueil ne réfléterait pas notre poésie populaire toute entière si nous négligions ces compositions dans lesquelles la naïveté n'exclut pas la grandeur. Malheureusement, la mémoire n'ayant pas ici pour guide le chant et la régularité des stro- phes , beaucoup de ces pièces ont été mêlées , amal- gamées , fondues , et au milieu de cette confusion il est très-difficile de rétablir le texte primitif. Celui que nous publions est un essai de restauration qui, bien qu'imparfait peut-être , nous parait suffisant
ur donner une idée exacte de ces prières que
ucoup de bonnes femmes répétent encore déyo- tement chaque jour.
PRIERO DOOU SOIR
Au liech de Diou Me couche jou,
Sept angis n’en trove jou, Tres es peds
— 12 —
Quatre au capet, (‘)
La Boueno Mero es au mitan,
Uno roso blanco à la man,
Me dit : N°* endouerme te,
Agues pas poou se n'as la fe,
N'’en cregnes ren doou chin, dou loup, De la ragi que vai partout,
De l’aiguo courrent, doou fuec lusent, Ni de toutes marides gens.
Vai-t-en, Masco, eme tes mascaries, (*) Que tant de poou me faries, ‘Coumo de gaud la Viergi Marie.
Grand Sant Calici benesit, Adoura de Jesus-Christ, Metteizmoun corps en terroet moun amo en Paradis
Nouestro Damo de la Reïno, {*)
Que davant vous tout lou mounde s'enclino, Doou sant fruit que n’avetz pourtat Nous avetz tous illuminats.
Sant Jean, Sant Luc, Sant Marc, Sant Mathiou, Les quatre Evangelistos de Diou, Sieguetz toujours ben eme jou, Coumo eme toutes les mious.
_— 13 —
Grand.Sant Danis de Franço Gardetzmemoun bouen sens ma bouenoremenbranco.
Sant Jause, nourricier de Dieu, De mouert subito gardetz me iou Et de l'Infer et de ses flammos.
Santo Anno, mero de Nouestro-Damo, Et mero-grand de Jesus-Chbrist, Enseignetz me lou Sant Paradis.
LOU PANTAI DE LA BOUENO MERO
Au bouesc doou mount des Oouliviers
.Ounte Jesus a fach soun liech, |
Jesus un tant grand cris a gitat,
Que Gabriel s’est reveillat. :
— Gabriel, veilletz ou dourmetz? :
— Jou ni n’en douerme ni n’en veille.
— Anetz au bouesc de Jerusio
Li trouvaretz ma Mero Mario, 7
Li diretz: Diou vous douno lou bouen jour. 2
. —. 14 —
— Mero, boueno Mefo, rien siatz tristo, Que marri pantai n'avetz-vous fach ? — Ai fach un pantai que les estellos S'en ananaŸoun en souspirant, Que lou soureou doou ciet saunavo Et n'en degoutavo de sang. — Ah! Mero; boueno Mero, N'es pas un pantai qü'avetz fach
Es là puro realita.
Qu aquest ouresoun saura Tous les divendres lou dira Jamai soun amo perira Diou de l’Infer la tirara.
LES TRES BANCS BLANCS
Au Paradis l’y a tres bancs blancs L'y a Sant Peyre eme Sant Jean . Jesus es au mitan, N'a vist venir sa boueno Mero Que n’en fasie que plourar Que souspirar.
— 1) —
— Que n'avetz-vous, ma boueno Mero, Que tant plouretz Tant souspirelz ? — Hai! moun enfant, mon doux enfant, N'ai ben resoun de plourar … De souspirar ; Au Paradis degun se ves intrar, L'Infer fai que durbir et sarar. — Counsouletz vous, ma boueno Mero, Se ves plus que de renegats Que vous et iou ant parjural ;
. Mai se vouen pas se courrigear Les tempestos li mandarem,
Les vignos li brularem, Les blads seran desteslats, Grando guerro l’y aura Et. tout lou mounde perira.
— Ah! moun enfant, mon doux enfant, Mandetz de vignos ben flouridos, Mandetz d'espigos ben fournidos,
Lou ciel lusent, d'aiguo ben claro, - Ansin se counvartiran Et lou caremo junaran, À Pasquo coumuniarän. (*)
Communiqué par M. ALLEGRE.
—— 16 —
OURESOUN DE SANTO ANNO
Madamo Santo Anno grand matin s'es lexado, D'aiguo n'a pres et les mans s'es lavado (°} N'a pres ses chapelets à 1 ’egliso es anado, - L’y es pas anado per rire nj par parlar Mai per Jesus-Christ adourar. Quand de l’autar s’es approuchado Lou capelan l'a refusado (*) Li a dit: Madamo Santo Anno Anetz trouv ar vouestre mari Chochim, (7) De ses uelhs vous regardara, De sa bouco vous beisaïa, . Vous laissara enceinto d'uno filho Que s'appélara Mario.
Qu aquest sant. ouresoun saurie
El tres fes doou jour lou dirie,
Quand sense counfessien mourie, Au Paradis anarie. Amen:
mr 17 —
NOTES ET ÉCLAIBCISSEMENTS
. (4) Téle. mot évidemmént dérivé de caput ne se trouve dans aucun lexique.
(2) On sait combien la croyance aux sorciers fut gé-
nérale. Suivant une tradition provençale , la prière de : l'Angelus aurait été instituée pour chasser les farfadets, lutins et autres esprits follets. Ce passage de notre prière est une trace de la frayeur qu'’inspiraient et qu’inspirent encore à certaines personnes les sorciers et les loups- garous. a
(3) Nous croyons qu il fat lire:
Nouestro Damo siatz La reïno Que davant vous tout lou mounde s ‘enclino.
+
Reina, dans l’ancienne poésie, était de deux ou trois syllabes selon les besoins de la mesure,
Mayre Dona, que yesl reynæ -_ .… De tot cant Dieu'a sot, si È A mi, Verges, Eu inclina, Per lo’ gran ben qu'esen ti.....
Donà Sania., Catherina, -_ Filha del rey terenal, . Que puy remanguist rénd | Apres ton payre carnal..... _ fPornss ROMANES, fos 42 et 25, MS. . à lbibko thèque: d'Avignon).
— 13 —
t4) Sous le titre de Castigo del Cielo, M. ik yFon: tanals a publié un cantique catalan, fort semblable pour le fonds et les détails à notre oraison des Tres bancs blancs, qù'il rapporte à la grande famine de 4604. En étudiant ces deux compositions, nous croyons qu’on doit les faire remonter jusqu’à ce siècle où St Dominique voyait en songe Marie retenant le bras de son Fils prêt à frapper le monde coupable , où l’on croyait que ce monde n'avait pas seulement été racheté par le sang de Jésus, mais qu'il avait été purifié par le lait de sa Mère. — Voir Moñracemserr, Hist. de Ste Elisabeth, introd. passim; comparer un autre cantique catalan dans le- quel trois gouttes de tait de la Vierge font pencher la ba- lance en faveur d’une âme déjà condamnée (Romancerillo catalan, nos 26 et 35).
(5) « La grande fête du Seigneur survint et Judith
» la servante d'Anne, lui dit : Il ne t'est pas permis de » pleurer, car voici le jour de la grande fête. Prends » donc ce manteau et orne ta tête... Et Anne répon- _» dit: Je'n’en ferai rien. Dieu m'a fortement humihiée.… » La servante Judith répondit: C’est avec raison que » Dieu a clos ton ventre. Et. Anne fut trés-affligée , et » elle quitta ses vêtements de deuil; elle orna sa tête et » elle se revêtit d'habits de noces. (*) »°
(6) Les reproches du grand-prêtre furent adressés, non à Anne, maïs à Joachim si l'on s'en rapporte aux livres apocryphes dont la tradition a été acceptée par les
L Protévangile de Jacques Le. Mineur, chap nu. .
— 19 —
hagiographes et la liturgie catholiques. « Isachar était » grand prêtre. Lotsqu'il äperçut Joachim parmi les » autres avec son offrande , il le repoussa et méprisa
»
ses dons, en lui demandant comment, étant stérile, il avait la hardiesse de paraître devant ceux qui ne l'é- taient pas, et disant que puisque Dieu l'avait jugé in- digne d’avoir des enfants , ses dons ne pouvaient être agréables à Dieu; qu'il n'avait qu'à commencer à se laver de la tache de cette malédiction en ayant
» un enfant. (*) » Le Protévangile de St Jacques, chap. rer, et l'Histoire de la nativité de Marie et de l'enfance du Sauveur, chap. n, attribuent l'humilia. tion de Joachim à un scribe nommé Ruben; ailleurs enfin, ce n'est plus un scribe ni le grand-prêtre, mais les voisins des vieux époux qui se moquent de la sté- rilité d'Anne :
Led
Cil Joachim qui pere fu
la mere le roi Jeshu, L'Escripture oi tesmoigner, Que. xnx. anz fu o sa moiller Onques ne pot avoir enfant, Mult en avoit le cuer dolani, Et Sainte Anne en fu mult marie; En tristror ont use lor vie Car lor voisin erent felon, Si disoient, par contenchon, Qu'il ne doivent el temple entrer, Ne lor offrendre presenter, Ne faire nule oblation.
(LE ROMAN DE St-FANUEL, Bibl. de l'école de méd. de Montpellier, MS., H. 350).
* Evangile de la Natisité de Ste Marie, chap. 1.
——. 40 —
: (7). .« L'ange du Seignéèr apparaë à Anne qui était » en oraison ét lui dit: Va à la Porte qu'on appelle Do- ». rée et rends-toi au devant de 4on mari. ... Elle s6 tint » au devant de cette porte..... Elle vit Joachim qui » venait avec ses troupeaux. Anne courut et se.jeta à ». son cou , réndant grâces à Dieu , en disant : J'étâis » vouve, et voici que je ne serai plus stérile, et voici _» que.je Concevral. .... Ensuite Anme couçut, et neuf » mois étant accomplis, elle. enfanta une fille et elle lui » donna le nom de Marie. (*) » .
‘@) La suite de cette Oraison que nous avons recueil- lie est trop informe pour être publiée.
* Histoire de la nativite de Marie et de l'enfance du. San- veur, Chap. 11 et 1V; Conf. Evang. de la nativité de Marie, chap 1v.
— 21 —
L'ANOUNCIATIEN
-fant de Diou de - vetz pour - tar.
Bel angi Gabriel s’en vai trouvar la Viergi : — Viergi adourablo, vous vene anounçar, L'enfant de Diou devetz pourtar.
— Bel angi Gabriel, iou lou pourtarai gaire ? — Viergi adourablo, noou mes lou pourtaretz Coum’ uno maire que seretz. 9°
— 29
— Bel angi Gabriel, qu’houro lou pourrai faire ? — Viergi adourablo, au plus gros de l'hiver, Dins un estable desecubert.
— Bel angi Gabriel , serai touto souleto ? — Viergi adourablo, Sant Jause vouestr’ espous Sera toujours aupres de vous.
— Bel angi Gabriel, l'y aura degun autre? — Viergi adourablo, les pastres l’y vendran Adourar la Mair’ et l'Enfant.
— Bel angi Gabriel , l'y aura degun autre? — Viergi adourablo , les tres reis l'y vendran Et de beous presents aufriran.
— Bel angi Gabriel, que jour farai sourtido ? — Vicrgi adourablo , lou segound de fevrier. -Nouestro douço Viergi Marie! ('}
(4) La poésie populaire écrit et prononce indifférem- ment Mario et Marié ; suivant les exigences de la rime ou de la masure, Marie pe fait que ° 2x syllabes.
(e ©
— 23 —
LOU PREMIER MIRACLE
rod
ne mme me
. Sant Jau-se e-me Ma-n - o
7 an mu: NU IT TEC TA ae: Da à me eee eme à © DORE AAUSS LME DS LneS à SUR À MERE mn
2 nn —— 0...
- 0!S’envan tousdous proume - nar, Je-sus Ma - ria !
j
Sant Jause eme Marie S'en van tous dous proumenar, . Viergi Mario! S'en van tous dous proumenar, Jesus, Maria ! |
Dins lou jardin que promenouñ Un tant bel aubre l'y a. . . ..
La Viergi Hi prend enio De soun fruit voudrié mangesr. . . ..
— 24 —
La Viergi ausso ses menotos Lou poumier s'es abeissat. . . .
: Sant Jause n’en voou tant faire Lou pounier s’es enaussat. . . ..
— Aro iou couneisse, Viergi, Que siatz viergi ’n verita. . . ..
La Viergi li prend envio À Bethelem voou anar. . . . .
Quand nen es vers les ounz’ houros La Viergi voou enfantar. . . . .
— Sant Jause aro l'en pregue Cerco gens per m'assistar. . . ..
— Ah! Mario touto puro, (') Ounte iou me fau anarŸ . . . ..
— Vai enco de l’houstagiero Touto la nuech l’y ant cantat. . . ..
— 25 —
De long soun camin rescontro Une filho senso bras. . . ..
— La Viergi eila te prego Que la vengues assistar. . . . .
— Coumo vouretz que l’assiste, Siou ’no filho senso bras. . . .. (*)
Ant pas marchat un quart d'houro Que la filh’ aguet ses bras. . . ..
Aquo ’s lou premier miracle
Que Jesus-Christ ague fach, (') Viergi Mario,
Que Jesus-Christ ague fach, Jesus, Maria !
— 26 —
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(4) Nous lisons dans une autre version :
Sant Jause souert’ à la pouerto Santo Margarid' a cridat. On sait que Ste Marguerite était invoquée pour les femmes en mal d'enfant. Voir son cantique au tome se- cond.
(2) Au moyen âge, cette sage-femme prit les noms de Anastasie, Anestasse, Anestaise, Onestaise, Hones- tasse, etc. « Notre Dame sentant qu’elle va devenir » mère, supplie Joseph d'aller quérir une femme pour » l'aider dans ce moment pénible. Joseph va frapper à » la porte d’Anastasie qui lui répond qu'étant privée de » ses mains, elle ne peut être d'aucun secours à sa fem- » me. Joseph insiste, Anastasie le suit, et, en arrivant » près de Marie , elle lui dit : Comment vous aiderai-je, » je n’ai point de mains. Adonc, répondit la glorieuse » vierge Marie : Ne vous chaille, Anastasie ; approchez- » vous tant seulement de moy et recevez l'enfant qui vient. Anastasie se trouva tout à coup des mains pour recevoir le Sauveur. (*) » Dans un MS. de la biblio-
e
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…“# L 4
* LuDourE, Vita Christi, cité par Dounxr, Diet, des lcgendes, 1293.
— 21 —
thèque Ste-Geneviève (ne 40 Y.), Honestasse répond à Joseph :
Aide ne ly pourrote faire; |
Dont ce me vient à grant contraire
Nulle mains n'ay que. ij. moignons
Qui sont enclos en sez manchons.
Et dans les Anfances de Nostre-Dame et de Jhésu (MS. de la biblioth. Impér., 7595) :
A vo natstre vint une dame
Qui molt par estoit bonne fame;
Onestasse c’estoit ses nons;
Mais n'ot nules mains forsmoignons,
Dous Dex quant vous dut rechevoir
Lués li fesistes mains avoir
Bieles et blanches comme toiles. (*)
Dans le Roman de St Fanuel que nous avons déjà eu l’occasion de citer, Anestese n’est plus une sage-femme, mais bien la fille d’un homme riche qui, sur sa prière, donne l'hospitalité dans une étable aux deux pauvres Voyageurs, sa maison étant pleine, dit-il,
Des chevaliers de cest pais
Qu'il ont tot mon ostel porpris. D'aïlleurs, dans ce poème, Anestese n’est plus seulement sans bras, mais encore sans pieds :
Anestese fu debonere
Moult s'entremist de lor affere
* Et mex lor fust s'ele poist, De lor liz fere s'entremist
De la blanche paille et d'estrain, Mes el n'avoit ne pie ne main.
* Voir le Roman de la Violette, publié par M. Francisque Michel, Paris, Sylvestre, 1834,
—— 28 —
(3) Autre preuve de l'influence des apocryphes qui fourmillent de prodiges opérés par Jésus pendant son enfance, tandis que St Jean, après avoir raconté le chan-
gement de l’eau en vin aux noces de Cana, dit expressé-
ment : « Ce fut là le premier des miracles de Jésus. » (Joh., 15, 41).
Ce Noël dont l'ancienneté ne saurait être révo-
quée en doute, est une preuve convaincante de l’in- fluence qu’exercérent longlemps sur les croyances populaires les prodiges racontés dans les livres apo- cryphes. Les deux épisodes qui le composent se re- trouvent cu effet dans ces écrits. et il n’est pas dif- ficile de les suivre depuis les premiers jours du christianisme jusqu'à la fin du moyen âge. Nous empruntons l'histoire de l'arbre qui s'incline de- vant les désirs de Marie , à la Vie de Iesus-Christ avec sa mort el passion (in-4° gothique), qui suit la version de l'Histoire de la Nativité de Marie et de l'enfance du Sauveur, chap. xx: « Et quant » ils eurent fort cheminé, la Vierge Marie fut lasse » et auoit grant chault pour le soleil et, en passant » par ung grand desert, Nostre Dame veit un arbre » de palme beau et grand dessoubz lequel se voulut » reposer en lombre et, quant ils y furent, Joseph » Ja descendit de dessus l’asne; quant elle fut des- » cendue , elle regarda en haut et veit l'arbre tout _» plein de pommes et dist : loseph , ie vouldroye
= 29 —
» bien avoir du fruict de cet arbre car ien man: » geroye volontiers , et Joseph lui dit: Marie. ie -» mesmerveille comment vous auez desir de man- » ger de ce fruict. Adonc lesus-Christ que se seoit » au giron de sa Mère, dist à l'arbre de palme qu'il » s'inclinast et qu'il laissast manger à sa Mere de » son fruict à son plaisir. Et tout incontinent que » Jesus-Christ eust ce dist, la palme s'inclina vers » la Vierge Mario , et elle prit de pommes ce qu'il » lui pleut et demoura cette palme encore inclinée » vers elle, et quant lesus-Christ veit qu'il ne se » dressoit pas, il dist : dresse toi, palme, et l'arbre » se dressa. (‘) » En dévançant de quelques années Ja date de ce prodige, notre Cantique s'en est heureu- sement servi pour lever les doutes de Joseph sur la chasteté de Marie, doutes dont les Evangiles cano- 4iques font foi (*). | :
L'épisode de la sage-femme a été très-célébre dans tout le moyen-âge. On le trouve déjà dans le Protévangile de Jacques -le-Mineur (chap. xx et xx), qui date du 1° siècle, et dans l’His- loire de la nativifé de Marie, écrite au plus lard au n° siècle et qui dans certaines églises était lue au moins une fois l'an. (*) « Joseph, lit-on » dans ce dernier livre, était allé pour chercher » une sage-femme, et lorsqu'il revint à la caverne, » Marie avait déjà été délivrée de son Enfant. Et
(4) Cité par M. G.BruNeT, es Evangiles apocryphes, pag. 214; conf., en outre, Evangile de l'enfance, chap. XXIV; MARTIN LE PoLonais , Chroniques, liv. 11: So- ZOMÈNE, hist. ecclésiastique, liv. v; Enfance de Notre Seigneur ; Lunocene, Vua Christi, etc.
(2) MaTx., 1, 48. (3) Rio, Univ cathol., 1836, x, 250.
— 30 —
» Joseph dit à Marie : Je l'ai amené deux sages- » femmes, Zélémi et Salomé, qui attendent à l’en- » trée de la caverne , et qui ne peuvent entrer à » cause de la lumière trop vive. Marie , entendant » cela, sourit, et Joseph lui dit : ne souris pas, mais » sois sur tes gardes de peur que tu n'ajes besoin » de quelques remèdes. Et il donna l’ordre à une » des sages-femmes d'entrer. Et lorsque Zélémi se » fut approchée de Marie , elle lui dit : souffre que » je te touche. Et lorsque Marie le lui eut permis, » la sage-femme s’écria à voix haute : Seigneur, » Seigneur,aies pitié de moi, je n’avais jamais soup- » çonné ni entendu chose semblable ; ses mamelles » sont pleines de lait, et elle a un enfant mâle, quoi- » qu'elle soit vierge. Nulle souillure n’a existé à » la naissance , et nulle douleur lors de l'enfante- » ment. Vierge elle a conçu, vierge elle a enfanté, et » vierge elle demeure. L'autre sage-femme nom- » mée Salomé , entendant les paroles de Zélémi, » dit : Ce que j'entends je ne le croirai pas, si je ne » m'en assure. Et Salomé s’approchant de Marie, » Jui dit : Permets-moi de te toucher et d'éprouver » si Zélémi a dit vrai. Et Marie lui ayant permis, » Salomé la toucha , et aussilôt sa main se dessé- » Cha , et ressentant une grande douleur , elle se » mit à pleurer très-amérement. » Sur le conseil d'un Ange , elle touche les langes dans lesquels l'Enfant était enveloppé , et aussitôt sa main fut guérie (‘}. S' Jérôme , contrà Helvidium , rejette tous ces détails qu’il traite de délire ,apocryphorum deliramenta.
(1) Hist. de la nativité, chap. x ; conf., en outre, Evangile de l'enfance, chap. net nr; EPiPHANE, de vita Mariæ ; ZENON DE VERONE, sermo 4 de nalivitale Do-
mani. Om
— 31 —
NOUVEL
Une vierge de quinze ans
S'es ajaçudo d’un enfant
Venes lou tous veire
Lou pu poly que s’es jamay vist On lou pourrias veire. (‘}
A fes ly quauque present,
De pan , de vin, ou d'argent, Donnas ly d’uffrenos ;
A donas ly tous pichos et grans, Aro ques callenos,
Lous Angis de son coustat Nen chantont solenita, Chacun se deleto
De festejar ou de caressar Lou picho que teto.
Quan lous pastres an sauput C'un taut rey ero nascut,
— 32 —
Son vengus en troupe, Qu adus de las, qu de burry fres, Per y far de souppo.
Une esthello de nouveau S'es aparegudo au seau, (*) Tres reis l'an segudo, Jusquos à tant qu’ an troubat L'Enfant embe la ajaçudo. {')
Chantem tous, tous jouiament, A-n-aques enfantament, Menen rejoïisanse,
Et preguem Dieu, uvert estieu, Per lou rey de Franse.
Tiré d’un manuscrit de la fin du xv1° siècle,en notre possession, dont nous avons scrupuleusement suivi l'orthographe.
(14) Il faut très-probablement creire. (2) Pour de nouveou et ceou.
(3) Ces deux vers que nous avons reproduit comme ils se trouvent dans le manuscrit, doivent être lus:
Jusquos à tant qu’an troubat l'enfant Emèbe l'aj1çudo.
Gp :
— 33 —
LA FUITO EN EGYPTO
Moderete. Siaccate. .
Ps ET un PSE Lu
LU - ni-0, Tous dous s'en van vou-ya-gear, Sant Jau-
NA ù À L _ _:
-se e-me Ma -ri-o, Eh! vi-vo lou
L
rei! Tous dous s'en van vou - ya-
+ gear, Vi - vo lou rei! al - le- lui - a!
Sant Jause eme Mario, Tous dous s’en van vouyagear, Sant Jause eme Mario,
3°
— 36 —
Et vivo lou reil! (*) Tous dous s’en van vouyagear, Vivo lou reil Alleluia!
Dins la villo qu’arriveroun Degun les voou retirar ; . . . - .
L'y' agut qu’uno pauro veouso; (*) Dins l’estable les a lougeats. . . . .
— "Te remarciam , Margarido, -De l’hounour que nous as fach. . . ..
Jamaï , tu , ni ta familho, Jamai ren vous manquara. . . .
La Viergi s'es anado Eme soun enfant au bras ; . . . .
- -D’eiça ven bouyer brav’ homme,
— Ount’ anatz, ma belo Damo, Qu'un tant bel enfant pourtatz? . .
— 35 —
— Oh ! digo, bouyer brav’ homme, Lou voudries-tu counservar ? . . . .‘.
— Metetz-vous souto ma Capo, Degun vous descurbira. . . . .
— Retourno; bouyer brav’ homme, Vai-t-en meissounar toun blad: . . ...
— Lou poussible, belo Damo, Es pas ’nca tout samenat ; . . . ..
— Vai-t-en querrer toun anrame, Toun blad se vai madurar. . . ..
N'en es pas lou quart d’un’ houro Fouguet flourit et nousat:; , . . ..
N'en es pas lou quart d’un’ autro, Fouguet lest à meissounar. . . . .
À la premiero gavelo L’y aguet cent panaus de blad. . . ..
— 36 —
À la secoundo gavelo L'ant pas pousqut estremar. . ...
D'eica ven cavalario,
— Digo nous, bouyer brav’ homme, Tu que meissounes toun blad, . .. ..
As pas vist passar Mario, Eme soun Enfant au bras ? . ....
— Ant passat quand samenave, : Quand samenave moun blad: .....
— Alors tournem se; bregado, : Aquo-n-ero l'an passat, Alors tournem se, bregado,
Et vivo lou rei! Aquo-n-ero l'an passat, Vivo lou rei! AZleluia!
— 317 — NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
(1) Nogr! était autrefois une acclamation dont on saluait les rois à leur passage ; plus tard on lui a subs- titué le cri de Vive le Roï! Ne peut-on pas supposer que la même transformation s'est opérée dans ce refrain qui, primitivement, aurait été: ef nouvel! nouvel!
(2) « Quand ils furent entrés en une grande cité, en laquelle ils demeurèrent sept ans, Notre Dame se logea én l'hôtel d'une pauvre veuve et demeurèrent un an. » Enfance de Nostre Seigneur. Voir aussi Histoire de la natibité, chap. xxvr.
Ce joli noël, dont il existe une version française, a été fort répandu en Provence, et on le chante par- fois encore devant les crèches des églises de village. Il s’est évidemment inspiré de ces recueils de pro- diges que le moyen-âge aimait tant. Nous lisons dans un de ces livres: « Après que Notre-Dame » cheminait, ils vont trouver un laboureur qui <e- » minait du blé. L'Enfant Jésus mit la main au sac » et jeta son plein poing de blé au chemin ; incon- » tinent le blé fut si grand et si meür que s’il eût » demeuré un an à croitre, et quand les gens d'ar- » mes de Hérodes qui quéraient l'enfant pour l'oc-
— 38 —
» cire vinrent à celui laboureur qui cueillait son » blé, si lui vont demander s’il avait point vu passer » une femme qui portait un enfant: — Qui, dit-il, » quand je semais ce blé. Lors les meurtriers se » pensèrent qu'il ne savait ce qu'il faisait , car il » avait près d'un an que celui blé avait été semé, » sis’en retournérent arrière. » (‘). Le germe de cet épisode du semeur se retrouve dans les apocry- phes qui racontent que Jésus ayant semé un grain de blé, ce seul grain en produisit cent choros (*). Dans une autre version , la légende est divisée en deux parties : le voyage à Bcihléem où la Vierge enfante, et la fuite en Egypte qui commence à l'arrivée du laboareur. Nous extravons de la pre- miére partie un épisode qui se rapporte à un autre prodige raconté par Ludolphe dans sa Vie du rist :
La boueno Viergi Mario—dins la nuech se voou caufar, Dis à Jause debounari : — de fuec fau anar cercar. N’es anat enco d’un fabre—que n'y a gis vougut dounar; — Ana ’nco de la fabresso — que vous refusera pas. La fabress” eme rudesso — tres parados n’y a gitat.
Voilà comment s'exprime le cantique; voici les paroles du chroniqueur : « Notre Dame est dans » l'étable obscure de Bethléemn , elle désire du feu » et de la lumière, Joseph va en chercher ; mais il » trouve toutes les portes fermées. Il s'adresse à » un maréchal qui le repousse avec menaces; la
(1) Enfance de Nostre Seigneur, cité dans le dict. des apocryphes, 11, 383.
(2) Conf. Evangule de Thomas l'Israëlite, chap. xn; Traité de l'enfance de Jésus suivant Thomas, chap. x; Hist. de la nativité de Marie, chap, xxxiv; Miracles de l'enfance, MS. 4313 à la Bibl. Imp. chap. xxxrv.
— 39 —
» femme du maréchal, plus compatissante , décide » son mari à satisfaire Joseph, à condition que l’é- » poux de la Vierge emporiera le feu dans son manteau. Joseph plein de foi ouvre son manteau et y reçoit un charbon ardent. Mais quelle est sa surprise quand , en rentrant dacs l’étable , il la trouve éclairée par deux cierges que deux anges avaient apporté pendant son absence ! A son ar- rivée, Notre-Dame luy dict : « Joseph, mon doux amy,en avez-vous le feu ? Hélas ! Marie , veez le icy en mon manteau; » et quand il ouvrit le giron , il fust tout plein de roses , et Joseph luy dict : « Hélas ! Marie, je cuydoie apporter du feu « et ce ne sont que roses. (*) » Le livre de l’En- fance de Notre Seigneur que nous citions plus haut attribue ce miracle à Jésus enfant.
Nous publierons dans le second volume une autre version de ce noël que nous devons à M. Allègre et dans laquelle on trouve d’autres épisodes des apo- cryphes , notamment celui des larrons et celui de l'enfant lépreux guéri par l’eau qui avait servi à laver l'enfant Jésus.
ER TS S S ©
(4) Cité par Douner : Dici. des légendes, 1291.
— 40 —
LA PASSIEN DE NOUESTRE SEIGNOUR
| Air doom Vexilla Regis. Qu voou ausir les gauds coumplis, (") La Viergi n'a perdut soun Fils.
La Viergi s’en vai per les champs, Long doou camin trovo Sant Jean:
_— © Jean ! 6 Jean, lou miou nebou, Auriatz ren vist Nouestre Seignour ?
— Sifet ! l'ai vist lou bouen Jesus, Viergi, lou couneisseriatz plus.
Et la bregado des Jusious, D’aqueles que ronegoun Diou,
À
— #1 — L'a tant battut, tant flagellat. Viergi, lou couneisseriatz pas. (*}
La Viergi dis à son nebou : — Qu'es aqueou mouert sur une crous ?
— Viergi, vous lou couneisselz pas Vouestre cher fiou qu’avetz pourtat.
La Viergi ’ntendent soun nebou, Toumbo mouert’ au ped de la Crous.
Sant Jean l'y ’st per la soustenir Et les angis la revenir.
Sant Jean la poou pas soustenir Ni les angis la revenir.
— Boueno Mero, relevatz-vous, Vous dounarai un counductour,
Vous dounarai moun cousin Jean Que vous fara dever d'enfant. (*°)
— 41% —
— Helas! moun Diou, qu'es doulouroux De changea ”’n fiou per un nebou!
Alors Jesus se reviret D'un doux regard la counsoulet. {*)
— Boueno mero, plouretz pas tant, Vendrai lou jour doou Sato-Sant ;
. Vendrai au jour doou jugement Et les campanos sounaran ;
Sounaran tant pietousoment Que les angis n'en tremblaran.
Se les angis devoun tremblar Que faran les paures damnats!
-Veici lou jour que fau mourir, Fau rendre compt’ à Jesus-Christ.
De rendre compt’ aco n’es ren Passo plus vite que lou vent.
A —
— 83 —
Pregarem Diou et Sant Jause Que nous preservoun de l’infer.
Dedins l’infer li siam ant mau -L'y a que des sers et des grapaux,
L'y a ’n limber tant verinous
Que nous tourmento nuech et jour. | bis
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
(1) Ce cantique aurait-il fait suite à un autre sur les allégresses de la Vierge? Ce premier vers pourrait le faire supposer; cependant le sens nous paraît être : qui veut entendre la fin de nos joies. Une complainte, an- térieure au ximre siècle, publiée par Villanueva d'après un mapuscrit de l’église d'Agen, porte :
Tots temps j'iray dolenta e smarida.
Car ia quels gaugs que eu aver solia, Or m'es iornats en dolor e en ira
— 4 —
Regardant fyl qu'el cors m'en pariiria. dels fyls cars, Molt m'es lo jorn doloros e amars !
(2) Variante : À la coumpagno des jusious Véergi n'a trouva soun fiou; — Helas ! moun fiou, qu'avetz-vous fach Que sur la crous vous van boutar ! Boueno Mero, tou n'ai ren fach, N'es uno crous que fau pouriar. (3) Jou., x1x, 26. Une variante réunit en un seul ce couplet et le suivant :
Boueno Mero, plouretz pas tant, Sant Jean vous servira d'enfant.
(4) Ce couplet nous parait une interpolation mo- derne.
Tandis qu’un seul Evangéliste parle de la pré- sence de la Vierge au pied de la croix de son Fils (4), la tradition adoptée par l'Eglise catholique les fait rencontrer sur la voie douloureuse avant qu'on eût contraint le Cyrénéen à se charger de l'instrument du supplice.La sœur Emmerich dont les méditations
(1) Jon., xix, 25.
_ 4 —
exlatiques reposént sur des traditions consérvées er Allemagne relate de nombreuses courses faites par Marie dans la nuit qui précéda le cracifiement. « Je » vis, dit-elle , la Sainte-Vierge accablée de tris- » tesse et d’angoisses dans la maison de Marie, mère » de Marc. Elle se tenait avec Madeleine et Marie » dans le jardin de la maison. . . .. Elle avait » envoyé des messagers pour avoir deses nouvelles; » mais , ne pouvant attendre leur retour , elle s’en » fut, toute inquiète , avec Magdeleine et Salomé, » jusqu’à la vallée de Josaphat. . . . Arrivée chez » Marie, mère de Marc, elle ne parla qu'à l’arrivée » de Jean qui lui raconta tout ce qu’il avait vu de- » puis la sortie du Cénacle. . . . . Marie, effrayée » des bruits qui couraient , avait voulu venir dans » la ville avec ses amis pour savoir des nouvelles » de Jésus. (*} » Ce chant et celui qui suit sont læ preuve que les mêmes traditions existaient dans le midi de la France.
Autrefois, en Provence, on veillait dans les églises pendant la nuit du jeudi au vendredi de la Semaine
inte ; on chantait des psaumes et des cantiques, et naturellement les souffrances de l’Homme-Dieu étaient le sujet le plus habituel de ces chants, cir- constance qui explique le nombre et la variété des récits de la Passion qui se sont conservés.
Un usage fort singulier s'est perpétué dans le Roussillon. Tous les bals commencent par une danse nationale appelée le contrepas qui s'exécute sur un air dont le rhythme accentué et plein de syncopes passe du mode sérieux et grave à un mode gai, vif
(4) La douloureuse passion de Notre Seigneur Je- sus-Christ, pag. 65, 79, 406
Le
— 46 —
et animé ('}. Dans les villes , c’est l'orchestre qui joue cet air qui ne dure pas moins d’un quart d'heu- re; dans les campagnes, la voix des danseurs rem- place tes instruments, et les paroles qu’ils chantent ne sont autre chose qu'un récit fort détaillé de la Passion, récit qui se termine par cette prière: O rey de fa glorie, Puix que sou mort per nostre amor, Pensarem une hore cade die À la divine Passio. Peccador tingues dolor Dins tes entranyes, Plure Ilagrimes de cor; De bon eor y de bon amor, Jesus dulcissim, de bon cor Y de bon amor vos demano perdo.
C'est après cette fervente protestation répétée par tous les assistants que commence le bal.
Le même usage se retrouve aussi dans toute la partie de la Catalogne qui avoisine la France , et c'est pour le contrepas qu’il n’y à pas de Pyrénées:
(1) Voir la description de cette danse dans Hexry, Hist. du Roussillon, tom rer. introd,
— £7 —
LA PASSIEN
Air doou Pange lingna soulemuel.
La Viergi s’en vai per villo
Soun cher fiou n’en vai cercar,
Siegue pa’ au mitan de villo
Soun cher fiou a rescountrat :
— Moun cher fiou iou vous nen pregue Diguetz me la verilat.
— Ma mero vendretz divendres, Divendres l’apres-dinar.
Quand n'en ven lou sant divendres Sur la crous lou va boutar,
D'aqui vei venir sa mero
A beure li a demanda.
Les faux judious l'entenderoun, Per beure li ant preparat De feou, de sugeo, de myrrho,
— E8g —
De vinaigr’ entremelat, Lou li mettoun sur les boucos, Soun preciou’ corps ant brulat.
Les belos santos campanos
Ant pardu soun beou sounar ; Les auceous doou vert bouscagi Ant pardu soun beou vourar ; Les peissouns de la riviero
Ant pardu soun beou nedar ;
Lou soureou eme la luno
Ant pardu sa claritat:;
Les peiros se sount fendudos, La terr’ a touto tremblat ;
Les mouerts dedins soun suzari Doou croues ant ressuscitat. {'!
(4) Ces deux derniers vers ne sont donnés que com- me moyen de combler une lacune qui existait dans le texte recueilli.
— 49 —
CHANTS JOYOUX
Air: O flii; 4 filiæ:
Veici lou jour que Diou a fach,
Lou jour de Pasquo benhurat,
Jesus-Christ n’est ressucitat. Alleluia |
Les tres Maries lou van cercar ;
Van au sepulcre l’embaumar,
Mai eles lou trouveroun pas. Alleluia |
L’angi de Diou li appareïsse,
Vesti de blanc, et li digue :
N'est pa’ eici, n’est ressuciltat. Alleluia |
Long doou camin, en s'entournant, Vegueroun Jesus trioumphant 5)
Que li diguet : noun creignetz pas, Alleluia |
Alors s'approchoun d'eou de pres
Et se prousternoun à ses peds,
Et toutes tres l’ant adourat. Alleluia !
Anetz, li diguet, l’anounçar
À mes disciples ben amats
Et diguetz-li : nous a parlat. Alleluia |
S'en van dounc à Jerusalem,
Vers les disciples tous ensem,
Mai eles lou creseroun pas. Alleluia |
Un’ autro fes appareisset (')
À Madalen' et li diguet :
Qu'avetz dounc, fremo, que plouratz ? Alleluia | |
La Madaleno se cresie
Que Jesus er’ un jardinier,
Car elo lou couneissie pas. Alleluia !
— bi —
Moussu, se l’avetz enlevat,
Li di, ounte l’avetz boutat,
Que iou lou voudriou embrassar. Alleluia |
Jesus vesen soun amitie
En la noumant li di: Marie !
El’ alors lou voou embrassar. Alleluia !
Jesus li di: me touquetz pas, ()
Marie, vous quitte pas encar,
A mes freros anounçaîz va. Alleluia !
Marie ven à Jerusalem
Vers les apotr”, en meme temps
La nouvelo li a dounat. Alleluia !
Lou meme jour appareisset,
Et sur lou soir eou se mounstret
Au mitan des sious assemblats. Alleluia !
Apres li aver dounat la pas, Mounstret soun coustat ‘me ses bras,
— DE
Et toutes eroun estounats, Alleluia !
Lou rei de glori n'es au Ciel,
Et vous pereou, Viergi Marie,
Vouestro joyo nous fai cantar. Alleluia !
(1) Ce chant qui, jusqu'ici, s'était inspiré de l'Evan- gile de St Mathieu, xxvin, est, à partir de cette strophe, une traduction aussi heureuse que naïve de celui de St Jean, xx, 44-21.
(2) Voir le cantique de Mario Madaleno, page 68.
_—_ 53 —
LOU MARRI RICHE
Andants.
vd
La mai - re de djou plou - ro des-
- sus sesblancs gi-nous soun chw fiou li de -
- man - do ma mai - ro qu’a - vetz vous ?
La maire de Diou plouro (*) Dessus ses blancs ginous, Soun cher fiou Hi demando : Ma mero qu'avetz-vous ? (*)
— Jou n’en ploure des paures Que n’en moueroun de fam. — Plouretz pas plus, ma maire, Les riches li daran.
1 — Un pau d’oumoin’, 6 riche, Au noum de Jesus-Christ ;
— Lou bouen Diou vous assiste De pan iou n’en ai gis.
— Donnetz me les briguetos Que vous toumboun davant ; — Les briguetos que toumboun N'en soun per mes chins blancs. (')
Dedins la quinzenado
Eou n’en ven a mourir, Doou ped piqu’ à la pouerto Doou Seignour Jesus-Christ.
Sant Jéan di à Sant Peyre : Regardo qu es aqui ;
— N'en es lou marri riche, (*) Voou intra ’n Paradis.
— Alors tu dounc demando Ce qu'a fa’ à soun pays,
S'a fach l’oumoin’ es paures Vesti les maus vesiits,
— Ai pas fach l'oumoin’ es paures Vesti les maus vestits ; -
Mai se iou retournave En aqueou plan pays,
N'en caussariou les paures
N’en vestiriou les nuds.
— Lou fourie far quand l'y eres Mai aro l’y sies plus. |
Prend lou, trai lou es oundos (°) Es oundos de l’Infer.
— Hail paure iou ! sur terro N'en ai pas proun souffert ;
Aviou couissin de plumo, Mataras de velours, Aro n’en ai un rouge
Que brulo nuech et jour.
Se d’aqueou marri riche Vouretz p’aver lou sort, Douneiz l'oumoin’ es paures ; À l’houro de la mort.
— 56 —
L'oumoino qu’auretz facho Coumptara davant Dioy
Mai qu’un’ autro bouen’ obro, Fouguessiatz-ti judiou. (°)
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(1) Ce premier vers est devenu proverbial pour ex- primer une contemplation triste : ere Semblavo, aqui drech, la maire de Diou plouro.
À. GRANIER.
(2) L'uniformité des rhythmes a souvent fait interca- ler dans un chant des couplets qui appartiennent à un autre. Ainsi , dans la première version que nous avons recueillie du cantique du Mauvais riche , on trouve en- tre le premier et le second couplet ce dialogue qui appar- tient à la légende de Fanfarneto [voir plus loin] :
— N'aveiz lou mau de testa Ou ben lou mau d'amour ? — N'ai pas lou mau de tesio Que n'ai lou mau d'amour. N'en ai l’amour des paures Que n'en moueroun de fam.
Nous n'avons relevé cette circonstance que pour signa- ler-de quelle manière heureuse on avait relié cet emprunt à la composition primitive.
— 571 —
(3) Nous avons quelquefois entendu ajouter après ce
couplet : °- Per pau que tu demandes Te les quinc’ à l'apres.
Ce détail qui se retrouve dans les sermonaires du moyen-âge (*), n’a pas été oublié dans la A/oralité nou- elle du mauuais riche et du ladre. On y lit :
LE MAUUAIS RICHE.
Je ten prie va si le chasse
Il reutent ceans trop souuent
Hare luy les chiens vistement
Ce tu los plus riens demander. ....... :
Trotemenu mon bel amys N'as tu pas ouy ce truant Va le moy chasser visiement.
TROTEMENU.
Par le grant dieu de paradis Monseigneur gy ay huy este
Et tous vox chiens luy ay hare Mais oncques mal ilz ne luy firent Ne pour le mordre ne se mirent Aincois laloyent couuelant
Et ses deux tambdes delechant
Et luy faisoient grant fesle.
Ie ne scay moy ce que peull estre le crois que dieu y fuit vertus.
Ge souvenir a été conservé dans les Cantiques de l'âme dévote :
Que si j'entends qu'il résiste L persisle A sans cesse lamenter,
* A. Meravy, les Libres précheurs, pag. 83,
5°
— DS —
Par mes chiens faites-le mordre, C'est mon ordre, 1l vient ma porte infecter.
(4). Variante très-répandue : N'en es lou nouveau riche.
(5) Variante : En plourant se relouerno N'en toumbo dins l'infer.
(6) Variante: | Es iou que vous va diou.
La parabole du mauvais riche (') a été trés-popu- laire dans tout le moyen-âge. Dès les premiers temps du théâtre elle a été mise sur la scène; la poésie po- pulaire s'en est emparée à son tour, tantôt se bor- nant à paraphraser le texte de l’évangéliste comme dans ce cantique , tantôt l’ornant des grâces d’une légende comme dans le cantique suivant. C'était au- trefois le chant favori des pauvres mendiants, et au- jourd'hui encore il n’est pas rare, dans certaines parties de la Provence, d'entendre des vieillards, allant de porte en porte, répétant d’une voix grave et mélancolique le chant que nous reproduisons.
(1) Luc, xvi, 49-31.
thrit-
— 59 —
LEGENDO DE JESUS-CHRIST
Moderato.
— a——
Les |
Je - sus - Christ s'ha - bi - Il'en
pau - re, L'au-moui - no vai de - man-
pau-re, L'aumoui-no vai de-man - dar.
Jesus-Christ s’habill’ en paure | bis [21 [21 t L] L'oumoino vai demandar :
— Moussu que siatz en fenestro, Fasetz me la caritat ;
— Ah! vai-t-en, couquin de paure, Jou te vouere pas dounar ;
— 60 —
— Dounetz m’ aumen les briguetos Que vous toumboun d'’oou repas,
— Les briguetos que me toumboun Soun per mes chins et mes cats ;
Mes chins m'adusoun des lebres, Tu sabes pas rappourtar.
—— Ail damo, boueno damo, | Fasetz me la caritat ;
— Ajil paure, moun bouen paure, lou vous pouede pas dounar,
Moun marit est en coulero Pourrie beleou me piquar;
— Dounelz m’aumen les briguetos Que vous toumboun doou repas ;
— Ail paure, moun bouen paure, D'escoundoun vous fau moutar.
— 61 —
Dins lou temps que n’en mountavo Ant vitz grando claritat: (‘)
— Ai! paure, moun bouen paure, Qu'es aquelo grand clartat ?
— Es, damo, boueno damo, Les oumoïinos qu’avetz fach; (*)
Ai ! damo, boueno damo, Vous counfessetz-ti souvent ?
— Me confess’ à Pandecousto, De Pandecoust’ à Sant Jean.
— Ai! damo, boueno damo, Anetz leou vous counfessar.
Sera pas lou quart d’un’ houro Que vous auretz irepassat ;
Vouestro plaço n’es marquado Au Paradis benhurat,
— 62% —
Vouestro chamibrier’ arrouganto Dedins l’Infer brulara, (‘)
Lou moussu qu’'es aussi rude À soun Coustat brulara.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(A1) « St Yves avait distribué, dans sa maison de Ker- martin, une fournée entière de pain aux pauvres. Il s’en trouva.un très-malpropre, dégoûtant, hideux à voir et à peine couvert de haillons. St Yves le fit asseoir à sa ta- ble et le fit manger avec lui dans son plat. Quand le pau- vre eut un peu mangé il se leva de table, et étant arrivé à la porte il lui dit en breton: Adieu, que le Seigneur soit avec vous. Aussitôt le même pauvre parut d’une beauté surprenante et revêtu d’une robe si lumineuse que toute la maison en fut éclairée » (*).
* Don LoBixRav, Vie des Saints de Bretagne, pag. 249.
— 63 —
(2) Dans la version picarde, ce sont trois beaux an- ges qui les éclairent.
(3) Ce couplet fait supposer que le pauvre, avant de s'adresser au monsieur, avait déjà été repoussé par la chambrière. Cependant nous n'avons jamais rencontré de traces de cette portion de la légende.
Cette légende est fort répandue en France. Nous en connaissons une version qu’on chante dans l'Or- léannais ; une autre qui vient de Picardie a été pu- “bliée dans les Chansons populaires des provinces
de France, pag. 5.
Le déguisement de Jésus-Christ en mendiant se rencontre souvent dans les légendes. Nous nous bornons à signäler dans les premières feuilles du livre de Jacques de Voragine les légendes de S' Jean l’Aumônier, de S' Marlin, de S’ Julien IV, de S' Jo- docus, etc. Voir aussi , dans notre second volume, lou Crucifiz. |
Ce sujet a été rajeuni par M.Roumanille, li Har- garideto, 1v, x.
_— 64 —
MARIO MADALENO
Air t lou baroun Sant Alexi (1)
Mario Madaleno,
La pauro peccairitz, S'en vai, de pouert’ en pouerto, Cercar Diou Jesus-Christ.
Pass’ à-n-uno capelo . … Jesus l'y ero dedins,
Doou ped piqu” à la pouerto : — Jesus, venetz durbir.
Sant Jean di à Sant Peyre: Regardo qu es aquit ;
— Es Marie Madaleno
La pauro peccairitz.
— 6 —
— Mario Madaleno
Eici que venes far ?
— Seignour Diou, moun bouen paire, Me vene counfessar. (*)
— Ah! digo, Madaleno,
Ah ! digo tes peccats ;
— N'ai tant fach et fa faire Les pourriou pas noumbrar;
La terro que me pouerlo Me deurie plus pourtar,
La vill’ ounte siou nado Se deurie proufoundar.
— Sept ans souto la baumo Te foudr’ ana’ estar.
Au bout de sept anneios Jesus-Christ l'y a passat.
— Mario Madateno,
De que tu n'as viscut ?
— Deracinos sauvageos Et n’ai pas toujou’ agut;
— 66 —
— Mario Madaleno,
De qu'aiguo n'as begut ?
— N'es d’aiguo trebourado. Et n'ai pas toujou’ agut.
Seignour Diou, mouen bouen paire, Mes mans voudriou lavar; Jesus piqu’ à la roco,
D'aiguo n’en a rajat. (')
— Ai! belo man blanqueto, Blanco coumo lou lach : Fresco coumo la roso,
Qu t'a vistet te vei!
— Mario Madaleno,
Tournes dins lou peccat, {*) Sept ans às resta ’n baumo, Sept ans l'y tournaras.
— Seignour Diou, moun bouen paire Coumo pourrai l'y ‘star ?:
— Ta souere. Santo Martho
T'anara counsoular ;
— 67 —
La blanco coaloumbelo Te pourlar’ à dinar,
Et les auceous que pitoun T'anaran abeurar.
— Seignour Diou, moun bouen paire, Me l'y fetz plus tournar, | Des larmos de mes uelhs
Les mans me lavarai,
Des larmos de mes uelhs Les peds vous lavarai, Des chevus de ma testo Vous les eissugarai. (°)
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(1) Le cantique de St Alexis sera publié avec la mu- ” sique dans le second volume. Les vers de celui de Aa- deleine ne doivent pas être redoublés.
be
— 68 —
(2) « Madeleine est la seule qui paraisse dans l’E- » vangile s'être adressée à Jésus-Christ en vue d'obtenir » la rémission de ses péchés, Les autres, qui étaient » juifs d'esprit et de cœur , aussi bien que de religion, » ne recouraient à lui que pour obtenir des grâces tem- » porelles , et si Jésus-Christ les convertissait c'était » presque contre leur intention. Mais Madeleine cherche » Jésus-Christ pour Jésus-Christ même et dans le senti- » ment d’une véritable contrition (*). »
(3) D'après les révélations du frère Elie, Madeleine demanda à Dieu de faire jaillir une fontaine dans la grolte , ce qu’elle obtint sur-le-champ. Aurea rosa SyL- VESTRI PRIERATIS, cité par l'abbé FaïtzLon, Monuments inédits de l'apostolal de St Marie Madeleine, x, 405,
(&) Réminiscence des mots noi me tangere. « La » tradition unanime des Pères grecs et latins, dit l’abbé » Faillon, tient que Jésus-Christ voulut lui reprocher la » grossiéreté de ses sentiments en lui disant : neme tou- » chez pas ; que cette parole ne fut pas une parole de » bonté, comme Suarès le suppose, mais une vraie cor- » rection et une parole de blâme. » loc. cit. 244).
(5) Ce cantique admet, on le voit, l'identité entre Madeleine et la Pécheresse dont parle St Luc (vur, 36). Il se conforme en cela à la croyance généralement ad- mise dans tout le moyen-âge, et on peut l’ajouter aux
* BOURDALOUE, Sermon pour la fête de Ste Mnideleine.
— (69 —
autorités citées par l'abbé Faillon, ainsi que le cantique catalan dont nous citons un fragment et la Cantinella de la Santa Maria Magdalena dont le texte a été si heureusement rétabli par M. Bory.
Outre ce cantique sur Ja pénitence de Made- leine, nous croyons qu'il en a existé en Provence un autre sur sa Conversion, car nous avons de celui-ci un texte qui cache mal, sous des mots français, son origine provençale. Jésus , pour attirer Madeleine, lui fait dire :
| Qu'à l'église est arrivé un grand prêcheur, Qui pourra hien toucher son cœur. Maïs la pécheresse endurcie répond, en se moquant, qu'elle aime mieux les danses que les sermons. Marthe, sur l'ordre du divin maître, vient annoncer à Sa SŒUr : Qu'à l'église est arrivé trois béaux cadets Qui désirent de la voir, de lui parler. Aussitôt Madeleine revêt ses plus beaux habits, se pare de tous ses atours , et se rend à l’église; mais ss Jésus a prêché, Sur la vanité du monde il a parlé, Et tout le temps elle a pleuré. e G e
Touchée de la grâce, elle dépouille ses béaux habits et les bellures de son corps , et quand les trois ca- dets se présentent réellement , elle les repousse et leur annonce qu'elle va dans un désert,
Expier les péchés de Madelon.
On chante en Catalogne un cantique de S'° Made- leine dans lequel se trouvent et la conversion et la pénitence , et qui n’est , à beaucoup d'égards , que la traduction de celui que nous publions et de celui que nous venons d'analyser. Faute d'avoir trouvé le texte provençal de ce dernier , nous reproduisons une partie de la version catalane qui peut en quel- que sorte le suppléer : : :
-Magdelena ‘s pentinaba — ab una pinta daurada Mentre que s’en pentinaba — passa sa germana Marta : « & Em dirias Magdalena. <— has anat & misa encara ? » —« No hi anat, germana, no—nien tal cosa no pensaba ». —« Ves-hi, ves-hi, Magdalena — quedaras enamorada Qu'en predica un jovenet — Ïlastima qu'en sigui frare.» Magdalena s’en va à dalt — à posà ’s las sebds galas, Ya s’ en posa els anells d'or — las manillas y arracadas Y la prenda de l'or fi — al seu cor se la posaba, Y també lo manto d'or — que per terra arrosegaba. À la porta de l'iglesia — deixa ériats y criadas. Per sentir millé” el sermô — sota la trona es posaba. El primer mot del sermô — per Magdalena ya anaba, Quant son al mitx del serm6 — Magdalena cau.en basca. Ya sen treu els anells d’or — las manillas y arracadas Y la prenda de l'or fi — als seus peus se la posaba.
—.'Ù —
Au lieu d'aller à une chapelle, c'est à la table de
. Simon le Pharisien qu’elle va trouver Jésus et con-
fesser ses fautes. Le séjour dans la gratte, le retour de la vanité passée à l'aspect de ses mains déchar- nées sant les mêmes que dans notre chant; seule- ment, dans la version catalane , Madeleine se sou-
.met , sans se plaindre , à la nouvelle pénitence de
sept ans :
Acabats los cators’ anys — Magdalena ya ’n finaba,
Ab gran cantaretla d’ angels—cap el cel ya l'en pujaban, Els angels Li feyan Ilum — la Verge l’amortellaba. (*)
Ces derniers vers sont une réminiscence évidente de la vision de S'° Marthe qui aperçut les chœurs
(4) Madeleine se peignait avec un peigne doré. — Pendant qu'elle se peignait passa sa sœur Marthe : — me dirais-tu, Madeleine, si tu est allée à la messe? — Point n'y suis allée ma sœur, je n’y pensais même pas. — Vas-y, vas-y, Madeleine ; tu tomberas amoureuse, — car va prêcher un beau garçon , quel dommage qu'il soit moine! — Madeleine monte mettre ses atours; — elle met les anneaux d’or, les bracelets et les boucles d'o- reille — et son cher bijou d'or fin, que sur son cœur
elle a posé, — et aussi son manteau d’or qui balayait la terre. — A la porte de l'église elle laisse valets et sui- vantes. — Pour mieux entendre le sermon, sous la chaire
elle s’est placée. — Le premier mot dn sermon vers Ma- deleine est dirigé ; — quand on est au milieu du sermon
Madeleine tombe en pamoison. — Elle arrache les an- neaux d'or, les bracelets et les boucles d'oreilles, — et son cher bijou d’or fin à ses pieds elle l’a jeté. ........
— Les quatorze ans achevés, Madeleine est morte, — un grand chœur d’anges au haut du ciel l'ont montée, — les anges portaient des flambeaux, la Vierge l’a ensevelie (Mic y FonrTaxazs, Rormancerillo catalan, n° 27).
_— 72 —
des angés portant vers le ciel l’âme de sa sœur, vi- sion admise en Espagne puisque S' Vincent Ferrier la mentionne dans un de ses sermons (‘). Quant à l'épisode des trois cadets, nous croyons qu'il a sa source dans une légende que Jacques de Voragine nous a conservé tout en la traitant de détail frivole, et d'après laquelle Madeleine aurait été sur le point d'épouser Jean l’Evangéliste lorsque le Sauveur ap- pela celai-ci, et les déportements de la pécheresse auraient eu leur cause dansun amour violent etfroissé. « Maïs comme il n’était pas juste que la vocation de » S' Jean fût un motif de damnation pour elle , le » Seigneur la convertit et lui inspira l'esprit de pé- » nitence (*).. » | | e
Remarquons cette particularité caractéristique de la poésie populaire, qu’elle ne procède que par nom- bres définis , par trois ou par sept surtout. On en trouvera de nombreux exemples dans le recueil. Ici Madeleine reste sept ou quatorze ans à la Sainte- Baume , bien que, d'apres la tradition , son séjour dans le désert ait été de trente années. Une chanson du tour de France, moins ancienne que ces canti- ques et partant moins scrupuleuse sur les formes, accepte le chiffre de la tradition :.
Tout en passant par là Tu n'oublieras pas
De voir la Sainte-Baume, LA sous un noir rocher Trente ans a demeuré Madeleine en personne.
(1) Serm. 59, de Sanctäé Marthd. (2) Légende dorée, 1, 166.
Je
LES OURPHELINS
‘Qu yoou en = ten - dre
———_— ms
8 la coum-plain - to, De tres pi-chots
Qu voou entendre la coumplainto De tres pichots enfants. (bis)
Sa mair’ es morlo, soun paire S’es tournat maridar ;
À pres ’no mechanto fremo, Les fai mourir de fam.
Lou plus pichot des tres fraires Li demando de pan ;
— 714 —
Li fich' un cop de pe’ au ventre, À terro l'a gitat.
Lou plus grand des tres fraires L'es anat relevar :
— Relevo-te, moun fraire, Ma mair’ anem trouvar:
Anem au camenteri De pan nous dounara.
Long doou camin rescontroun Lou Bouen-Diou Jesus- Christ :
— Et ount’ anetz, mes angis, Mes angis tant petits.
— Anem au camenteri, Ma mair' anem trouvar ;
— Entournelz-vous, mes angis Vous la farai venir.
— 7 —
Relevo-te, Mario, Vai nourir tes enfants.
— Coumo vouretz que m'hausse N'ai forco ni pouder ?
— Jou te doune de forco, De pouder per sept ans.
Quand les sept ans s’approchoun Elo fai que plourar.
— De que plouretz, ma maire, De que souspiretz tant ?
«
— Jou n’en ploure, mes angis, Que fau que se quittem.
— N'en plouretz pas, ma maire, L’y anarem tous ensem ; (')
L'un pourtara l'isopo (*) Et l’autre lou flambeou,
—_ 16 —
L'autre tendra lou libre, L'y anarem en canlant. (bis)
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
#
(f) Dans une variante, les enfants, au lieu de mourir avec elle, se bornent à accompagner leur mère jusqu'à son tombeau. Celle que nous publions nous a paru bien plus touchante.
(2) Le goupillon : | Pus a la boca venra ‘L fis, Nil preires secodra l'isop.
PIERRE D'AUVERGNE, cui Don vers.
Ce mot, témoignage de l'ancienneté de la complainte n'étant plus compris, une version moderne remplace ces
vers par : L'un pourlara la lampi, L'autre l'or et l'encens.
a ——————
— 711 —
Le motif de’ cetie légende touchante se retrouve en Danemark : « Dyring s’en va dans une île et épouse une belle jeune fille. — Jis vécurent en- semble sept ans et eurent six enfants. — La mort entre dans le pays et enlève la jeune fem- me. — Dyring s'en va dans une île et épouse une autre jeune fille. — I] épouse celte jeune fille et la ramène chez lui. Elle était méchante et » haineuse. — Elle arrive à la porte de la maison, » les six enfants sont là qui pleurent. — Les pe- » tits enfants bien affligés , elle les repousse du » pied. — Elle ne leur donne ni bière , ni nourri- » ture , et elle leur dit : Vous souffsirez la faim et » la soif. — Elle leur enlève leur coussin bleu, et » leur dit : Vous coucherez sur la paille. — Elle » leur enlève leurs flambeaux de cire , et leur dit: » Vous resterez dans les ténèbres. — Le soir bien » tard les enfants pleurent ; leur mère les entend » sous terre. — Elle les écoute dans son cercueil : » « Il faut que j'aille vers mes petits enfants! » — » Elle s’avance devant Notre Seigneur , et lui dit : » Ne puis-je aller vers mes petits enfants? — Elle » prie si longtemps que Notre Seigneur la laisse » partir. — « Tu reviendras au chant du coq, tu « ne resteras pas plus longtemps..... » — Elle » entre dans la chambre , et trouve ses petits en- » fants avec des larmes sur les joues. — Elle brosse » les vêtements de l’un, elle peigne le second , elle » relève le troisième, elle console de quatrième. — » Le cinquiéme, elle le prend sur ses genoux, com- » me sielle voulait l'allaiter. — Elle dit à sa fille » aînée : Va prier Dyring de venir ici. — Et quand » il entra dans la chambre , elle lui dit en colère :
ESS TT à
— T8 —
» Je t'avais laissé de la bière et du pain, et mes pe- » tits enfants ont faim. — Je t'avais laissé des » coussins bleus , et mes petits enfants sont sur la » paille. — Je t’avais laissé-des flambeaux decire, » et mes petits enfants sont dans les ténèbres. — » S'il faut que je revienne , il vous arrivera mal-- ».heur. . . . . — Depuis ce temps , chaque fois » que Dyring et sa femme entendaient les chiens » grogner , ils donnaient aux enfants de la bière et » du pain. . . .. » (‘). I n'y ä rien, s'écrie le North American Review , après avoir cité une ya- riante de cette ballade , il n’y a rien dans Racine, dans la Bible et dans Shakspeare qui soit plus su- blime que la simplicité de ces paroles.
. (4) Marmisr, Chants populaires du Nord, p. 108
BELO VIERGI COUROUNADO !
Altlepretta
la Ciou-tat, . Sount tres fi -lhos de
Ciou - tat, Qu'antfach nou-ven a
Sount {res filhos de la Cioutat bis) Qu'ant fach nouven’ à Nouestro-Damo Belo Vicrgi courounado !
— 80 —
Per un matin l'y sount anad” Mai sur l'autar l'ant pas tronvado ; Belo Viergi courounado |
En se virant delà la mar La vien venir touto bagnado ; Belo Viergi courounado !
Tenie soun Fiou entre ses bras, Sus un nivou ero pourlado ; Belo Viergi courounado !
— Santo Mero d'ounte venetz, (‘) D'ounte venelz que siatz bagnado ? Belo Viergi courounado!
— Jou vene de delà la mar; L’y avie ’n veisseou que se negavo; Belo Viergi courounado! (*)
Et jou les ai toutes sauvafs, Hors doou nonchier que renegavo; Belo Viergi courounado!
— 81 —
Que renegavo moun cher Fiou, Soun amo sera pas sauvado. (°) Belo Viergi courounado |!
Communiqué par M. MARTIN.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
(4) Variante meilleure : Santo Mer’ ount’ eriatz anad’ ?
t2) Variante de la version de M. Pélabon :
lou vene des plus hautes mars Sauta ’n veisseou que naufrageave, O belo Viergi courounado !
t3) Nous croyons que ce vers doit être lu.
Qu moun cher Fiou renegara Soun amo sera pas sauvado.
——— SD —
M. PeLaBon nous a communiqué une version de ce chant qui diffère de la précédente par la termi- naison et par l'air que nous reproduisons ainsi que les trois strophes qui suivent l’abandon du nocher :
Si trou-va-vun pi-choun en-
-fant, Si trouva-vun pi-choun en-fant,
0 be - lo Vier-gi cou-rou - na - do!
Si trouvav’ un pichoun enfant /bis} Que tout en plourant me cridavo : O belo Viergi courounado ! : Jou l'ai arrapat per la man Per lou counduir” en terro fermo. -0 belo Viergi courounado ! Filhos de Diou enanetz-vous, Enanetz-vous chez vouestres meros, Sieguetz toujours sag’ et fidelos.
Si nous avons adopté l’autre version c est h cause de la leçon morale de la dernière strophe qui nous a paru naturellement amenée, surtout avec la cor- reclion que nous proposons.
Fe
NN
L
— 83 —
ROUMANCO DE CLOTILDO
N'en sount tres frai - res,
= ——
N'en sount tres frai - res, N'ant qu'u - no
ensounttres frai-res,
soue-r' a ma-ri - dar, N°
EE
{N'ant qu'u - no soue - r’a = NW - dar.
N’en sount tres fraires, (bis) | gi , . dis N’ant qu’uno souer’ à maridar, |
L'ant maridado, Cinquanto legos luenc d'eici;
Li ant douna ’n homme, Lou plus mechant d’aqueou pays. :
_— 8£ —
L'a tant batudo, Em’ un bastoun de vert-bouisset,
Soun sang li couero Jusqu'au bout de ses blancs talouns,
Et lou li paro | Em’ uno tasso de loutoun : (')
— Tenetz, salopo, V'aquit lou vin que n'en beuretz;
— Moun ami Pierre, Buvelz lou vous, iou n'ai pas set.
— Ài’no camiso, Jou la voudriou anar lavar ? (*)
— Anelz, calopo, Avisetz-vous de trop restar !
Doou temps que lavo Tres cavaliers n’a vist venir
— 8h —
Que li ressembloun, Ses tres fraires dedins Paris.
Ello s'eatouorno, N'en ven averiir soun mark :
— Moun ami Pierre, Tres cavaliers n'ai sisi venir, -
Que me ressembloun, Mes tres fraires dedins Paris.
— Ma mio Jeanno, Prenetz les.claus de moun casteou,
V'anarelz mettro Tout ce que.n’avetz de plus beou.
N'en pren l’escoube _ Eb s'es mess’ à escoubar. 7 ‘
Doou temps qu'escoube, _Ses tres fraires sount arrivats: ('}
— $6 —
— Digatz, servaato, Ount’ es la demo doou easleou ? -
— Siou la sertanto Eme la damo doou casteou.
— Ma souere Jeanno | Ount' a passat vouestro beoutat ?
e
— Los cops de vergos; Les cops de bastoun ant levad’ t (*)
— Ma boueno souere, Ount’ es anat voucstire marit ?
— Es ana ’n casso, N'en tardara pas de venir.
N'es p'ana-'n casse Ses tres chins blancs n'en sount aquit.
Ma boueno souere, : Doüneiz-nous toutes vouestres claus.
— 817 —
Clavoun, desclavoun, À la plus hauto l’ant trouvat.
Lou premier qu’ intro Mai se l’a pas augear toucar ;
Lou segound qu’ intro Mai se n’a pas mai angear far ;
Lou darnier qu’ intro Em’ un poignard l’a poignardat. (’}
— Moun fraire Antoino, Aguelz pietat de ses enfants. (*)
— Prendrem les mendres Et vous Jaissarem lou plus grand,
Et la filheto La metrem dedins un couvent.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(4) La version de M. Cayx, bien préférable en ce point à la nôtre, porte :
Lou di accampoun — dinc une tasse d'argen f.
(2) Variante :
Moun ami Pierre— un doun vous voudriou demandar: Tres camiselos — au Rose n'en anar larar..(*)
(3) Tous ces détails manquent dans la version de M. Cayx. Elle suppose que ses frères la trouvent lavant sa chemise et elle se termine brusquement à la mort du mari. | | _
(4) Variante :
Ah! ma surelte ; — qu'est qui vous a fait tant demal ? C'est, mon chier frère, — le mari que m'avez. baillé. : (CAYx). (5) « Comme ses frères étaient alors occupés à la guerre de Thuringe, Childebert partit seul. » (D. Vars- seTTE, Hist. du Languedoc, liv. v, 71).
* Fratribus nuntium dirigit cum veste sanguine suo Cruen- tatd Vit. Ensicii … Infectum de proprio sangnine sudarium, Greg. Tur, loc, cit.
— 89 —
{6) Une variante, communiquée par M. Martini, rem- place ainsi ce couplet et le suivant : |
Mes Douens tres fraires — aguetz pietat de ses enfants; N'y aura un prince — et l'autre sera capelan Ei la flheto...............
Une autre variante dit :
N'en fem un consou — et l'autre lou farem baron Et la filheto — Nous autres la marierons.
Cette romance se chante dans tout le Midi et se retou ve en Piémont. Elle passe pour an récit tradi- tionnel des malheurs de Clotilde , fille de Clovis E*,
ui mariée par ses frères à Amalaric, roi des Visigoths, était cruellement maltraïlée par celui-ci parce qu'elle ne voulait pas embrasser l’arianisme. « Quant elle » aloit aus eglyses des bons crestiens, dit la Chroni- » quede S'Denis ('}, il lui disoit moult de vilenies, » aucune fois avenoit que il lui tançoit boue et ordu- » Te au visage ou lui faisoit lancier emmy sa voie. » quant elle aloit au moustier ; et faisoil esmouveir » Ja püeur el la coruption de l’ordure pour le trobler » et pour le empeescher la pure devolion d'oroison. » Mais quant la bonne dame eut tant souffert qu'elle
‘
(4) Liv.nu,v
_ 90 —
nen pot plus, elle envoia à ses freres une chartre
teur de la vie d'Eusicius, elle envoya à ses frères un de ses vêtements teint de son sang. {‘) »
M. Cayx de Marvejols a le premier, recueilli et pu- -blié la romance de Clotilde telle qu'on la chante dans les montagnes de la Lozère (*). Cette version a été reproduite par M. Francisque Mandet , Hist.
SSI ST ST
de la langue romane, pag. 345; M. Rathery, Mo-
niteur du 2% août 1853; M. Champfleury, Chan- sons populaires des provinces de France, pag. 27.
La version que nous publions est plus détaillée que celle-là. Si la sœur Jeanne de Provence cher- chant à sauver son mari qui la martyrise, implorant la pitié de son frère au nom de ses enfants qu'il va
par un sien loial serjant a plours et a larmes qui contenoit ceste telle sentence : Biaux tres doulx freres, aiez pitié et merci de moi; daigniez recevoir la cause de ma nécessité et de ma tristesce. » — Pour mieux les exciter à la vengeance, ajoute l’au-
faire orphelins , est plas chrétienne: la Clotilde des
Cevennes assistant froidement au meurtre de son
mari, nous paraît mieux dans la vérité historique ; :
=
ee qui nous porte à croire que la version publiée par
M. Cayx est la version primitivo.
(4 \ Recueil des hist. de France, tom. Hi, pag. 4 49. s
Conf. en outre : Grégoire de Tours, liv.iu, x; Aëmoin, liv.n, vut, Gesla regum Francorum, dans Hist. de France, n, pag. 557.
(2) Mém. de la socièlé des antig. de France, 1829
— 91 —
LA POURCHEIRETO
Andantino,
Miro. que se voou - ma - ri-:
- dar, La prentant jou-ve-ne -
ER —
saup pas cour - Ge -
N'es Guilhem de Beauvoire (') Que se voou maridar,
La pren tant jouveneto,
Se saup pas courdelar.
— 99 —
La pren tant Jouvenelo, Se saup pas courdelar. Au bout de cinq semanos À Ja guerr' es anat. (*)
A sa dono de mero La vai recoumandar :
— Vous recoumande, mero, De li ren faire far ;
La fetz pas an’ à l'aiguo, Ni fierer, ni pastar,
Mandetz-la à la messo, Fasetz-la ben dinar,
Eme les autros damos Mandetz-la proumenar.
Au bout de cinq semanos Les pouercs li a fach gardar.
— 93 —
S'en vai sur la mountagno Et s'es mess’ à cantar.
De tant que cantavo Fai resclantir la mar.
-
Et Guilhem de Beauvotre Qu'es de delà la mar :
— Semblarie qu’es ma fremo
Que s’es mess’ à cantar ?
Oh! pagi, moun beou pagi, La fau anar trouvar ;
_ Mete la sello rougeo, Les estrious argentats ;
Jou passarai par {erro, Tu passaras par mar.
À traversat mountagnos, Mountagnos et la mar. ("). |:
— 96 —
— Digalz, la pourcheirelo, Me fariatz pas goustar ?
— Ai que de pan d'avaino :° À-n-un cruveog passat,
Et de trempo pourrido ; Mes pouercs L'ant refusad’.
— Digatz, la pourcheireto, Vous voudriaiz retirar ?
— Mes sept fuayos de soyo { L Soun encar”’ à fierar,
Et moun fagot de verno - Es encar' à coupar.
Desranco soun. espelo Soun fagot li.a coupat.
— Digatz, la pourchelrelos, Qu me relirara ?
_ 9% —
— Anatz veire l’houstesso,, Que vous retirara.
— Bounsoir. damo l'houslessa, Me voudriatz retirar ?:
— Dins uno belo chambro lou vous farai couchar.
— Digatz,. damo l'houstessa, L'y a degun per soupar ?
— L'y a que la pourcheirala Que vau pas l'esperar,
— Fau que sie pas graud'cao Se vau pas l’esperar.
Venetz, la poñrcheireto, Venetz-vous dount spüpar:
En se mettent à tauro, Elo fai que plourar.
— 96 —
— Qu'avetz, la pourcheireto, Que fetz ren que plourar ?
— L'y a sept ans qu'à la tauro Jou n’en ai plus soupat.
— Digatz, damo l'houstesso, L'y a degun per couchar ?
— L'ya que la pourcheirelo, Se la vouretz menar ?
Eou la pren et l’'embrasso, Em’ eou la fai mountar.
Doou liech à la fenestro Elo se vai gitar:
— 0 Guilhem de Beauvoire, Que sies delà Ja mar,
Se Diou te faila graci . De pousquer retournar,
— 97 —
Ta cruelo de mero M'a ben abandounat.
— Oh! taisetz-vous, madamo, Siou ce que desiratz.
— Ah! mounstretz-me la baguo Que jou vous ai dounat. (‘)
Quand ven la matinado, Lou jour per se levar ;
— Levo-te, pourcheireto, Les pouercs vene gardar,
Sount darrier la gamato Que fan ren que renar.
— Anetz-ly vous, ma mero, : Que les a praun gardats ;
Se n'eriatz pas ma mero, Vous fariou pendourar,
— 98 —
Mai coumo sistz ma mero, Jou vou farai murar,
Entre les doues muralhos L'aiguier l'y ralhara.
NOTES ET ÉCLAIRCISSENENTS
{1) 1l existait en Dauphiné une famille de Beauvoir, aujourd'hui éteinte. Un Guillaume de Beauvoir, par son 4estament fait en 4268, lègue 60 livres viennoises aux couvents de Die pour l'acquisition de quelques volu- mes (*); dans une donation de 4239 qui nous a été si- gnalée par le savant bibliothécaire de Grenoble , M. Ga- riel , un Guillelmus de Bello'videre, peut-être le même que le précédent , se qualifie de mdles cruee signalus. Serait-ce le héros de notre romance? Nous ignorons
F DAunNoU, Discours sur l'état des lettres au xin* sècle, pas. 6o. D
d’ailleurs, si l’on trouverait dans les annales de cette fa:
mille quelque fait ayant pu donner naissance à la légende de a Pourcheireto.
(2) Les deux derniers hémistiches de €haqüe couplet se répètent en tête du couplet suivant.
(3) Une variante, peut-être un peu plus moderne de forme , et dans laquelle la jeune femme garde des mou- tons, ajoute ici :
OR I la jeune bergère — de qui sont les moutons ? Soun de Louis de Beauvoire — qu'es de delà la mar.
Dans cette variante , le sire de Beauvoir a nom Louis au lieu de Guilhem.
| (4) Mes sept fusées de soie. Le mot soya appartient encore au dialecte gascon
(5) Cette reconnaissance d’un époux, longtemps ab- sent, au moyen d’un anneau, rappelle la vieille romance picarde du Sire de Créqui. La même circonstance se re- trouve d’ailleurs dans beaucoup de chants populaires, notamment dans la romance de Miansoun et dans le can- tique de St AZeris qui feront partie de notre second vo- lume.— Voir, en outre, le chant breton la Ceinture de noces, publié par M. de la Villemarqué, et les premiers vers du poème de Gérard de Rossillon.
Cetle romance fournit un exemple remarquable de la diffusion extrême de certains chants populai-
res, car nous la retrouvons à Ja fois en Bretagne et .
en Catalogne. Dans le chant breton, c’est le sire de Faouet qui, partant pour la croisade, confie sa jeune femme à son beau-frère. A peine est-il parti qu'elle est réduite à garder les troupeaux.
Pendant sept ans elle ne fit que pleurer ; au bout de sept ans elle se mit à chanter — et un jeune chevalier qui revenait de l’armée ouit une voix douce chantant sur la montagne. — Bonjour à vous , jeune fille de la mon- tagne ; vous avez bien diné, que vous chantez si gai- ment? — Oh! oui, j'ai bien diné, grâces en soient ren- dues à Dieu ! avec un morceau de pain sec que j'ai mangé ici. — Dites-moi , jeune fille qui gardez les moutons, dans ce manoir que voilà pourrai-je être logé? — Oh! oui, sûrement monseigneur, vous y trouverez un gite et une belle écurie pour mettre vos chevaux. — Vous y aurez un bon lit de plume pour vous reposer, comme moi autrefois quand j'avais monmari; — je ne couchais pas alors dans la crèche parmi les troupeaux ; je ne man- geais pas alors dans l’écuelle du chien.
Cependant la jeune femme reconnaît son mari à ses longs cheveux blonds; ils rentrent au manoir;
le beau-frère, embarrassé, assure au croisé que son épouse est allée assister à une noce à Quimperlé :
Tu mens! car tu l'as envoyée comme une vile men-
— 1.
diante garder les troupeaux ; tu mens par tes deux yeux ! car elle est derrière la porte, elle est là qui sanglote. — Va-t-en cacher ta honte, va-t-en, frère maudit ! ton cœur est plein de mal et d'infamie ! Si ce n'était ici la maison de ma mère et de mon père, je rougirais mon épée de ton sang (”)!
La ressemblance, on le voit, ne saurait être con- testée. L'identité entre le chant provençal et le Chant catalan est plus frappanteencore ; même fond, même forme, mêmes détails. Quelques vers suffront pour la faire ressortir :
— « Pastoreta, pastoreta, — ya es hora de retiré’ 5»
— «Faréeneare tres fusados—-y un feix de Ilonya tambe.» Ab la punta de l'espada—un feix de Ilenya li ‘n fé’..... —«4 Pastoreta, pastoreta,—ahont hi hauria un hostalé?» — « Vagin aqui à casa el sogre — bona vida solen fé’, De capons y de gallinas—y algun pollastre també. . ... » — « 4 Pastoreta, pastoreta, —que t'en donan per menjé?» — «Una coca de pa d'ordi —que prou l’ hatx de menesté.» — «4 Hostalera, hostalera,—qui vendra ab mi à supé? » — «Que vingui la nostra jove—ma filla l’ en guardaré. » —«Set anys no hi manjaten taula—yaltres set men estaré, Set anys no hi manjat en taula—ni en taula ni en taulé; Sino dessota la taula — com si fos un gos Ilebré.....» — «éHostalera, hostalera,—qui vindrà ab mi al Ilité ? »
(4) La VILLEMARQUÉ, Barzaz-Breiz, 1, 239, l'Epouse du croisé. ,
— 102 —
=— Que vingui la nostra jove — ma filla l'en guardaré, « Antes yo no hi anaria — de finestraem tiraré..... » A la porta de la cambra — un anell li entregué.
Ya ‘n van girar la claueta — y al Ilit s’en varen fiqué’. L'eridema à la matinada — Ja sogra ya la cridé. «Llevat, Îlevat, porquerola, — que ’Îs porcells ya ‘n gru-
. [nyan he Yo ten poso set fusadas — y un feix de llenya també.» — « Feu-hi anar la vostra filla—ma muller l'en guardaré. Si no ’n fossiu mare meba — yo os en faria cremé,
Y lacendra qu'en farieu —un mal vent se l’emporté. (1)
(4) Bergerette, bergerette, voilà l’heure de rentrer.— J'ai à faire encore trois fusées et aussi un fagot de bois. — Avec la pointe de l’épée il lui a fait un fagot..... — Bergerette, bergerette , où y aurait-il un gite? — Allez à la maison de mon beau-père, on y fait ordinairement Chère-lis — de thapons et de poules, et aussi de gros poulets. .... — Bergerette, bergerette ; que te donne- t-on pour manger? — Une fouace de pain d'orge et je n’en ai pas mon saoul. — Hôtelière, hôtelière, qui viendra souper avec moi? — Que notre bru y aille, ma fille je l'en empêcherai. — Sept ans je n'ai mangé à table et
autres sept je m'en passerai, — sept ans je n’ai mangé à table, à table grande ou petite; — mais toujours sous la table comme si j'étais un chien levrier..... — Hôteliè-
re, hôtelière, qui viendra au lit avec moi ? -— Que notre bru y aille, ma fille je l'en empêcherai; — plutôt que
d'y aller, je me jotterai par la fenêtre. .... — À la porte de la chambre, il lui a donné un anneau. — Ils ont alors tourné la clé et au lit ils se sont mis. — Le lendemain au matin la belle-mère l’a appelée: — lève, lève-toi,
porchère, que les porcs ne font que grogner ; — je t’im- pose sept fusées et aussi un fagot de bois. — Faites-y aMer votre fille , ma femme je l'en empêcherai; — si
— 103 —
M. Milà y Fontanals remarque que les nombreu- ses terminaisons en é qui se trouvent dans son texte et qui n’appartiennent pas au pur catalan, font sup- poser nne version française. Sans nier l'existence de celle-ci, nous croyons devoir observer que les poé- sies populaires ont des tourpures , des expressions qu’elles affectionnent, et que cette terminaison en é, étrangère au provençal comme au catalan, est pour- tant fréquente dans nos chansons. Ainsi nous avons des fragments d’une version de la Pourcheireto dans laquelle cette terminaison prédomine :
N'es Guilhem de Beauvoire — tant jouyne a pres molher, La pren tant jouveneto — se saup pas courdeler......
Mais, comme l’observe fort judicieusement M. Milà lui-même, les chants populaires ont un langage con- ventionnel dont ils usent sans qu'on puisse en don- ner la raison. Ne serait-ce pas une trace de leurs longues pérégrinations, et n'auraient-ils pas gardé l'empreinte des divers pays qui les ont adoples , à peu près comme celle langue franque qu’on parle dans les ports de la Méditerranée et qui n’est qu'un mélange des idiomes divers dont on se sert sur ses rivages ?
M. de la Villemarqué croit pouvoir faire remon- ter la composition de ce chant jusqu'à la premiere croisade , en remarquant que le poète breton fait porter sur l’épaule , à chaque chevalier , la croix rouge qui ne fut prise qu’à la premiére des guerres
vous n’étiez pas ma mère, moi je vous ferais brûler, — et la cendre que vous feriez, un mauvais vent l’empor- terait. (Mira y FoNTANALS, Romancerillo catalan, no 24, la Vuelta de D. Guillermo),
— 104 —
saintes. Sans attacher à ce détail plus de valeur qu'il n’en doit avoir , il nous semble que l’énumé- ration des travaux dont on devra dispenser la jeune épouse sont des traits caractéristiques d’une haute antiquité , et que ces nobles dames qui vont puiser de l’eau, qui pétrissent et qui filent doivent être les contemporaines de la reine Berthe.
— 105 —
LA NOURRIÇO DOOU REI
— LL #
9
jour, Li-roun lan fa de la-lr- ra.
Lou rei a ’no nourriço Plus belo que lou jour, Lou rei a ’no nourrico, Loun lan fa de la lireto, Plus belo que lou jour, Liroun lan fa de la lira. 9°
…— 106 —
Elo s'es endourmido Lou Dauphin au coustat, (")
Mai quand s’es revelhado, L'’a trouvat estouffat.
N'en pren sa courbelheto Les pedas vai lavar. (*\
Lou rei qu'es en fenestro La regardo passar :
— Et ounte vas, nourriço, Que Dauphin plourara ?
—N'aguetzpas poou,mounmesire, , Jou l'ai ben malhoutat.
— Entouerno-te, nourrico, Servanto l’y anara.
La nourriço s’entouerno : Plourant et souspirant.
— 107 —
— Mai que n'as-tu, nourrice, Que sies tant estounad’ ?
— Pardoun, pardoun, beou sire, Vous l'auge pa” avonar.
— Ah ! digo tout, nourrico, Te sera pardounat.
— Jou me siou endourmido Lou Dauphin an coustat,
Quand me siou revelhado L’ai trouvat estouffat.
Au bout de tres quart d’houros La mandoun pendourar.
Quand es sur la poutenci Dauphin s’es revelhat :
— N'en pendetz pas ma maire Que l’a pas meritat ;
— 108 —
_Pendetz n'en la servanto Que m'avie 'mpouisounat, Pendelz n’en la servanto, Loun lan fa de la lireto, Que m'avie ‘mpouisounat, Liroun:lan fa de la lira.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(4) Variante : Eme Dauphin au bras.
(2) La version languedocienne donne un motif plus naturel de la sortie de la nourrice : |
Alors ell' est sourtidà — per s'en anar negar, Lou rey er’ à la fenestra — que la bechet passar.
— Ounte bas-lu nourriça — lou Dauphin plorrara.
— N'en baou à la ribiera —per mous drapeous labar
_— 109 —
ll existe plusieurs versions de cette chanson. Dans l’une, dont le début est le même que celui de la version que nous avons adopté, la nourrice va faire dire une messe à Notre Dame de Piété, et l'enfant ressuscite à l'Evangile (‘). Dans une autre, l'enfant parle au moment où la justice arrive pen- dant que la nourrice le coud dans son suaire. Mais ni l’une ni l’autre ne parlent de l’empoisonnement par la servante qui motive la résurrection de l’en- fant pour faire éclater l'innocence de sa nourrice
wil appelle tendrement ma maire. Notre ami M.
ermain, doyen de la faculté des lettres de Mont- pellier, nous a communiqué une version languedo- cienne dans laquelle l'évanouissement du Dauphin s’explique par un simple accident naturel, comme si le voisinage de l’ancienne école de médecine avait amené à réduire en phénomène pathologique un événement merveilleux :
Penchetz pas ma nourriça — non a pas meritat, Aco n’er’ una fleouma — que m’abie estouffat.
Enfin, dans une version catalane, la nourrice s’en- dort laissant auprès du feu le berceau et l’enfant qu’elle trouve réduit en cendres à son réveil. Elle rencontre dans la rue la Vierge Marie à qui elle
(4) Bulletin du comité de la langue, de l'histoire et des arts de la France, 1, 218,
10
. — 110 — promet des couronnes d’or et d'argent , et qui lui répond :
« Torneu 4 vostre palau — no estigueu tan afligida, Ali trobareu l’infant — que tot sol ne fa joguinas.
— 111 —
FANFARNETO
. Tres. hou-ros d'a-vant joùr.
Fanfarneto se levo, Tra la lajalala, tra la la lé, Landerira!: 7
_— 112 —
Fanfarneto se levo Tres houros d’avant jour. (ter) (°)
N'’en prend sa coulougneto Eme soun pichoun tour;
Tous les tours que viravoun Fasie ’n souspir d'amour.
Sa mero la vai veire : — Ma filho qu'avetz-vous ?
N'avetz lou mau de testo Ou ben lou mau d'amour ?
— N'ai pas lou mau de testo Que n'ai lou mau d'amour.
— N'en plouretz pas, ma filho, Que vous maridarem,
Vous dounarem un prince, Ou lou fiou d’un baroun.
_ 113
— Jou vouere pas un princé, Ni lou flou d’un baroun,
+‘
Vouere moun ami Piarre Que n'es dins la presoun.
— Belo, toun ami Piarre Te lou pendourarem.
— Se pendouratz moun Piarre : Pendouratz-nous tous dous ;
-Pendetz me iou à l’aubo, : Et eou apres lou jour ;
Au camin de Sant Jacque Entarratz-nous tous dous,
Curbetz lou eou de rosos Tapetz-me iou de flours; (*)
Tous les roumious que passoun N'en prendran quauque brout.
Diran : Diou ague l'amo, Tra la la la La la, tra.la lala, Landerira ! Diran : Diou ague l’amo "Des paurés amôurous, Que n’en souen mourerts tous éeûs. bis)
+ : , e — venant SR De u
…
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
(4) Variante communiquée par M. Allègre :
La bello Margarido — 6e let” avant lou jour,
N'en prend sa coulougnelo — el son fuset d'amour. Au jardin de soun pero — l'y a ‘’n aubre tout en flour, La bello Margarido. — l'y vai plourar desus.
04506405
(2) Réminiseence de la coutume païenne de couvrir les morts de fleurs et de verdure , coutume qui, , d’après Grécorre de Tours , s'était conservée dans les campa- gnes. Sparge, precor, rosas, vialor, écrivaïent les Ro- mains sur leurs tombeaux. ( VrrGize, Eneide vi, vers 883, et surtout les notes de L. DE LA CERDA).
— 115 —
La chanson de la Pernette est fort répandue dans le Lyonnais, l'Auvergne, le Dauphiné et une partie du Languedoc. Elle a été publiée dans le Bulletin du Comité de la langue, de l'histoire et des arts de la France, tom. 1°’, pag. 259, et dans les Chan- sons populaires des provinces de France, pag. 149. Le nom de Fanfarneto de la version provençale ne paraît qu'une altération de celui de /a Pernette des autres provinces. On trouve d’ailleurs des variantes qui nomment l'héroïne Suzette, Marguerite ou simplement la brunette.
Lemémefond d'idées seretrouvedansune romance fort célèbre au xvi° siêcle et qui , à notre connais- sance, a été miseen musique par Josquin , par de Bussy et par Jacques Lefèvre. On trouve cette der- nière dans l'Essai sur la musique ancienne et moderne de Laborde, tom. 11, n°17 ad calcem; la musique de Bussy a été publiée, en 4573, dans les Chansons en forme de vaudeville de Le Roy et Bal- lard, et celle de Josquin fait partie de {a Couronne et Fleur de Chansons à Troys, recueil extrêmement rare, imprimé à Venise en 4536, dont un exemplai- re, provenant des collections Leber, est conservé à la bibliothèque de Rouen. Il y en a enfin une variante au f° xx1 du Livre des vers du Lut, MS. 203 à la Bibliothéque-Méjanes d’Aix.
Nous devons à l'obligeance de M. Régis de la Co- lombière une autre version beaucoup plus laconi- que et qui, dans le début, diffère de toutes celles que nous connaissons :
Jeanneto s’es levado — tres houros d'avant jour, S'en vai lavar bugado — eilà au lavadour ;
— 116 —
Et quand l’aguet lavado — ero encaro proun jour. —Ah ! Jeanno, belo Jeanno,—Jeanno que plouretz-vous?
—Van pendre moun beou Pierre, — moun bouen ani de [flour ; Se pendoun moun beouPierre—pendoun-noustoutesdous,
Lou curbiran de roso — me curbiran de flour.
…— 117 —
PIERROT.
Pier - rot par - tit per -
Pierrot partit per l'armado,
| bis Set ans l'y a restat, 40°
— 118 —
N’en laisso sa mi à Brignollo |} Que fai que plourar.
Pierrot receb’ uno lettro Tout’ pleno d'amours,
Mai li fai uno responso Tout’ pleno de plours.
Vai trouvar soun capitani : -Donnez-moi congé, ” J'ai ma mie dans Brignolles
Morte de regret.
Quand sieguet sur la mountagno N'a ausi sounar,
:N'es les clochos de Brignollo
© Que souenoun de clars.
Pierrot mette ginou ’n terro, Capeou à la man,
Implourant la Santo Viergi Sa priero fa’. (*)
Quand Pierrot arriv’ à Brignollo, À Brignoll’ est intrat,
. \ bis.
1
l
— 119 —
Trovo les dames de Brignollo Sa mio pourtant.
Damos que pourtatz ma mio Leïissatz-la mi voir ;
” Descuerbe soon blanc visagi
Doues fes l’a beisat,
Lou beiso un, lou beiso dous, Tres fes l’a beisat:
La derniero fes que l'a beisado, Pierro’ a trepassat.
Que diran les gens de Brignollo
D'aquestes amourous ? Que toutes dous tant s’amavoun, Que sount mouerts tous dous.
(4) Une variante communiquée par M. Allègre porte:
Mai l'a pas finid’ encaro
"Que sa mi a passat
“coumpdgnado de trento damos Autant de courdeliers.
+ +
— 120 —
LA DOULENTO
2mnst vases: me esemmenmns À ù 190, [7 CE 2 DS
Sount tres sour-dats par-tits d'Es -
- nat, Par-le-roun de se re = pau - sar.
Sount ires sourdals partis d'Espagno, Ant battu la raso campagno;
— 121 —
Quand agueroun proun caminat, }
dis Parleroun de se repausar. \
Se se repausoun sout’ un’ oumbro, Ounte lou sant soureou souroumbro ; Lou plus. jouine des tres n’a dit: Uno filheto viou venir,
Est aussi belle, est aussi blonde, Sa beauté ravit tout le monde. — Diguetz, filheto, vount’ anetz, Diguetz, filheto, que pourtetz ?
— Leissetz passar filho doulento, Vau pourta ’no-bagu’ à ma tanto. (*) Les autres se sount avançats : {*) Filheto, tu passaras pas,
Passaras pas lou vert bouscagi
Que noun aguem toun couer en gagi, Aurem {a baguo, tes jouyeous,
Tout ce que n’en as de plus beou.
— Galant auras pas toun dessen Ai un pougnard dedins moun sen, 41
— 122 —
Iou me lou plant’ à la centuro Afin que moun hounour’ demuro.
Lou ii ant pres et lou li ant garat, Lou li plantoun dins lou coustat. Lou cris qu'a poussat la doulento Fai resclantir touto la Franço.
Quand l’agueroun assassinad' Parleroun de l'an’ acclapar,
L’ant messo dins lou vert buuscagi, Dessouto lou plus beou fulhagi.
Quand vengue l'houro doou soupar Sabien pa’ ount’ ariar luugear, Eilà n’ant vist lusi ‘no pouerto
Au lougis de la pauro mouerto.
Mai lou bouen Diou lès a menats Ounte v'avien eimeritat ;
Doou ped van piquar à la pouerto : Doou lougis de la pauro mouerto.
— Diguelz l'houstesso de ceans Nous pourriatz pas lougea ’n pagant :
— 123 —
— Lougem les uns. iougem les autres, Parque vous lougeariam pas v'autres.
Quaud sount à la fin doou repas L'houstesso mounlo per coumptar ; Lou galant mando man en bourso
La baguo d’or toumb’ à grand courso.
Alors l’houstesso l'a culhid’ Aco me douno de souci,
Aco ?s la baguo de ma filho, ‘La trouvarai mouerto ou vivo.
— ’quello baguo l’aven trouvado, L’aven ni presso ni croumpado, Àvem passat dins un’ egliso L’avem visto, l’avem culhido.
Lou plus jouine des tres li a dit ; Vous la farai veire d'eici,
Anelz dedins lou vert bouscagi
. La trouvaretz.sout’ un fulhagi.
Lo
Alors là doulent’ a parlat, Que lou plus jouine li a ren fach ;
— 124 —
Se foussoun tous de soun couragi Auriou passat lou verd bouscagi.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(4) Variante : Uno lettro
(2) Ce vers est seulement proposé pour eombler une lhcune. |
Nous ne nous dissimulons pas combien est im- parfait le texte de cette complainte que recomman- dent cependant des traces non équivoques d’une origine populaire fort ancienne. C'est l'espoir d’ob- tenir une version meilleure de la bienveillance de quelque amateur zélé de la poésie provençale qui nous à déterminé à publier celui-ci quelque informe qu'il soit d'ailleurs.
Le sujet de celle composition se retrouve aux ex-
p
trèmes limites de l'Europe, dans l'archipel des Fé- rœ , el y aurait dans le rapprochemerit des deux pièces une élude intéressante à faire. En attendaut d’avoir recueilli un texte provençal moins incomplet nous empruntons à M. Marmier un fragment du chant du Nord : () ..
« ......, Catharine se met en. route; le tonnerre gronde quand elle part. — Elle avance et rencontre dans la plaine trois pélerins. — Elle passe le pont et rencon- tre deux pèlerins. — Elle va plus loin et rencontre un pèlerin. — Ecoute, Catherine, veut-tu être à moi ce soir? — Je renoncerai à la vie plutôt que d’être à toi ce soir. — Il faut que tu meures ou que tu sois à moi ce soir.— Le pèlerin tire son épée, frappe Catherine et lui coupe la tête. — À l'endroit où coule son sang on voit surgir un beau lis, — à l'endroit où roule sa tête, jaillit une source pure — À l'endroit où tombe son corps, une église s'é- lève avec une croix. — Le pélerin s’en va dans la de- meure de Catherine , et Torkild est devant lui. — Dis- moi, bon pèlerin , as-tu vu Catherine, ma fille chérie ? — Oui je l’ai vue passer ; elle était hier dans l’église de Marie. — Torkild , donne-moi asile dans ta maison, je suis très-malade. — Ma maison est toujours prète à re- cevoir les pèlerins. »
La petite Asa , que le pélerin veut séduire , re- connait entre les mains de celui-ci la chemise de soie , le manteau bleu et la couronne d’or de sa sœur :
(1) Chants populaires du Nord, pag. 79
— 126 —
« Elle s’en va vers son père: le pèlerin a tué ta fille — Qui ose m'apporter une telle nouvelle ? qui a pu com. : mettre un tél crime? — C’est moi qui ose t'apporter eette nouvelle, et c’est le pèlerin qui a commis le crime. ‘ - — Torkild appelle deux de.ses gents : allaumezun bûcher dans la forêt. — Allumez un bûcher : nous ferons brû- ler le pélerin. — Le lendemain, de bonne heure, le pé- lerin brûlait dans la forêt verte. »
{
— 127 —
? Vi Ltrmte JM fer:
_ Que van par - tir per Pour - tu - a Li-roun
= ==
Pour-tu - gaf, Li-roun fa la-ri - ra.
Sount tres veisseous dedins Marselho (bis) Que van partir per Pourtugal, (‘)
Liroun fa la lireto, Que van partir per Pourtugal,
Liroun fa la lira.
N’ant ben restat sept ans sur l'aiguo Senso terro pousqu’ abourdar.
Quand l'y a sept ans que sount sur l'aiguo Lou pan, lou vin, tout a manquat.
N'ant tirat à la courto palho Quau sera lou premier mangeat.
Lou mestre qu'a partit les palhos, Se la plus courto li a restat: (*)
— Quan n'en es aqueou vaillant moussi Que la vido me voou sauvar ?
Li doun’ uno de mes tres filhos Em’ un vaisseou subredaurat.
— N'en sera iou, moun capitani, Que la vido vous vau sauvar.
— Ah! mountio, mounto, vaillant moussi, Mount’ à la poumo doou grand mat.
— 129 —
Quand lou moussi ’s sur les crousetos Lou moussi s’es mes à plourar :
— Ab! de que ploures, vaillant moussi, Veses pas quauque port de mar ? {*)
— Jou vese que lou ciel et l’aiguo Eme les oundos de la mar.
— Ah! mounto, mounto, vaillant moussi, Un pau plus haut te faut mountar.
Quand Jou moussi n’es sur la poumo, Lou moussi s’es mes à cantar :
— Ah! de que cantes, vaillant moussi, Veses-tu quauque port de mar ? (*)
— Vese Touloun, vese Marselho, Nouestro-Damo de la Cioutat, (‘)
Vese tres jouinos dameiselos Que proumenoun long de la mar. À ue
— 130 — — Ah! canto, canio, vaïlant moussi,
Aro n'as ben de que cantar;
‘A s-gagna ’no poulido filho Em un vaisseou subredaurat.
— Ài gagua ’no poulido filho, Mai ai risquat d’estre mangeat. (*}
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
#) Variante :
Per Malaga. (2) Variante : «
Au pairoun de la gabinoyo La courlé palho n'a toumbaf. (3) Variante : Que toun plourar me fai pietat 4) Variante : Vese terro de lout coustat.
— 131 —
{5) N.-D. de la Garde de la Ciotat , chapelle fort vé- pérés des marins [V. pag. 79]. Une variante porte : Vese la Seyno, la Cioutat
(6) M. Martini, à qui nous devons la musique de ce chant , nous communique en même temps une version qui le termine ainsi: | Vese uno de vouestres filhos
Que se proumeno long la mar. En l’hounor de la Viergi belo Que graci à Diou nous « sauvats. Farem bastir uno capelo, Uno messo farem cantar, Puis La filho que se groumeno
. Au moussi la farem dounar.
M. Pelabon a recueilli à Toulon une variante à cette terminaison :
Se la Viergi nous fai la graci Dins un des ports pousqu' abourdar
Farem bastir uno capelo Long de la ribo de la mar.
Ce chant est connu non-seulement en Provence mais sur toute la côte maritime de France. M. Ra- thery en a publié, dans le Moniteur du 45 juin 1853 , une version dont il n'indique pas l’origine, mais que nous croyons des environs de Bordeaux. Dans celle-ci, le capitaine se résigne au sort qui l'a
— 132 —
désigné, quand un mousse généreux offre de se sa- crifier à sa place. Le même auteur donne un autre chant recueilli dans la vallée d'Ossau et qui pré- sente avec le nôtre de remarquables analogies :
« Armées sont les galères, armées sont sur la mer. le noble roi de Séville est celui qui les fait marcher. — Sept ans elles ont vogué sur l'onde , sans jamais prendre terre; mais quand est venue la huitième année, les vivres leur ont manqué. — Alors ils mangent les perroquets qui savent si bien jaser ; is mangent les coqs qui, le matin, savent si bien chanter. — Armagnac, çà, dit le pilote, c'est maintenant que nous allons te manger. — Tu ne feras pas cela, sire mon maitre, car de moi tu au- ras pitié. — J'ai monté sur les haubans pour voir si la terre se montrait, j'ai aperçu le rivage de Séville qui paraissait. » | |
- nar, La-ri-re-to, S'en vai prou-me-nar.
_Madameiselo Liseto (° S'en vai proumenar, S'en vai proumenar, Larireto, S'en.vai proumenar.
)' bis.
42
— 134 —
Et tres galants d’Allemagno La vouen deraubar. . . ..
—
Se se disoun l’un à l'autre Coumo pourriam far. .. , .
Il faut faire une clochette Tout d'or et d'argent. . ...
L À *,
Et anar de pouert’ en pouerto L’oumouino demandant. . . ..
— Ah! fetz-nous un pau d’oumouino, | Damo de lians. . . .. ("]
La damo tant caritablo =
Lou galant que pren à oumouino * Li reten fa man. . ...
Et la prenoun et la mountoun Sur un chivau blanc. , . …..
— 135 —
Lou galant que la menavo Vai tout en cantant. . . .
Lou chivau que la pourlavo Vai tout en sautant. . . ..
‘Madameiselo Liselo Vai tout en plourant. . . . .
— De que vous ploufetz, la bélo, Que souspirelz tant? . . . ..
-— Ploure d'estre deraubeio” Par un trisl’ amant, Par un trist’ amant, _ Larireto, Par un trist’ amant. (')
— 136 —
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
(4) Ce nom, à physionomie moderne, a dà être subs- titué à un nom plus ancien. _…
_ (2) L'expression Dame de léans qui appartient à la
langue d’Oil, nous fait supposer que cette chanson a été primitivement composée en français Cependant nous n'avons pas cru que cette considération dût nous empê- cher de publier une pièce fort populaire dans certaines parties de la Provence et remarquable par la vivacité et l'entrain des paroles et de la musique.
(3) .La poésie populaire est ordinairement moins la- conique , aussi pensons-nous que la chanson n’est pas finie là et qu'il doit y avoir entre Lisette et son ravisseur un débat dans lequel celui-ci se fait reconnaître pour un roi ou au moins pour un baron. Mais toutes nos re- cherches pour découvrir cette suite ont été jusqu'ici in fructueuses.
La chanson de Liseto ayant été publiée dans la Revue de Marseille (mars 1862), M. Bory a bien voulu nous communiquer une autre version qui se
= —— -—- —
a
chante dans le. canton de Villars-du-Var , en Face compagnant de quelques observations dont nous ne voulons pas privér le lecteur :
CT Ses la belo Mourentino PA ci :: | © . Que tant belo n'es, À , CON Que tant belo n'es, : N
Que tant belo n'es, Mourentino, ‘Que tant belo n'es. _. ‘- |
Et tres sourdats d'Allemagno. — la vouen deraubar ;
Se se disoun: l’un à l’autre — coumo pourrian far’ .
Et se respond lou plus j jouve : — laissez faire à moi ;
I fut prendre une viole — la faire endorer,
À da porie de la belle — n’anarem sonner :
Un pau d' ourhouino, Madamo, — eis paur’s passageans!
La damo qu'es caritouso - — doun’ un escu blanc ;
Lou galant qu'a pres l'oumouino — li coustret la man;
Se la prenoun et la mountoun — sus d’un ehivau blanc Lou galant que la menavo — vai toujours cantant, .
Lou chivau que la pourtavo — vai toujours trotant,
Et la belo que n’en plouro — -vai toujours plourant. .
De quoi plourez-vous, lu belle, — que souspirez tant? |
Ploure d’estr’ en Allemagno — ount y a tant de gens. L'a mai d'mound autour de mot — que d’ feuill's däns
sesesersssesesessessssssseseseseess [un dot.
« Îl me parait, ajoute M. Bory, que dans ce texte mi- -parti, tout ce qui est relalif au conteur et à Mourentino a dû être primitivement exprimé en provençal et que toutes les:-paroles prononcées par les ravisseurs allemands ou franchimans ont dû l'être en français, — à l’ exception toutefois du cou- plet où ceux-ci demandent l’aumône. » Certains vocables , dans ce rondeau , dénotent
— 138 —
une existence fort ancienne, et notmmmment viole et endorer pour le français et coustret pour le pro- vençal. US 7
N Dans l’air qui m'a été chanté, le secand vers de chaque couplet revenast une fois de plus que dans Ja musique que vous avez publiée , et y reve- nait de façon à donner au chant plus de vivacité et d'originalité. » |
Nous nous rallions d'autant ples volontiers à Fingénieuse explication donnée. par. M. Bory de Pemploi simultané du français et du provençal dans cette chanson , qu’elle confirme , a1ec l'autorité de tout ce qui sort de la plume de notre savant cor- respondant , ce que nous axons avancé sur Ja ten- dance des poètes populaires provençaux à employer le français pour les personnages de qualité. Nous avions recueilli d'ailleurs un fragment de la térmi- paîsoh qui nous semble venir à l'appui de cette ex- plication : le L'y a pas tant de feuill’ à un arbre—-ni mai dansun dois Comme tu auras.de dames — tout auprès de toi. :
Pour ce qui est de l'air, nous ne pouvons qu’ob- server que, pour celui- c1 comme pour tons les autres, nous nous sommes strictement conformés à cette phrase des instructions du Comité : écrivez Tir tel que vous l'entendez chanter, et ne chan- gez rien.
— 139 —
Nes ‘a be - lo Loui-
‘N'es la belo Louisoun -
Que.disoun qu'es tant belo;
Elo per sa beoutat Es istal deraubeio, -
| bte.
— 140 —
Par quatr’ ou cinq dragouns Que venien de l’armeio.
Lou plus jouine des-tres Aqueou l'a deraubeio,
. La mounto sur grisoun -Sur la: blanc’ haqueneio,
…. La meno-autant luench - Cinquanto-doues journeios. .
._ D'eiçà nen vei venir Lou laquai de soun pero,
— Ah! digo dounc, laquai, : Que fan dins nouestro terro ?
— Per vous, belo Louisoun, L’y ant toujours grand guerro.
— Guerro l'y agoun plus Que iou siou marideio ;
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— Se marideio siatz Dounetz-me la livreio ;
. Sept canos de ribans L’y a mes à soun espeio. .
— Adiou, belo Louisoun, Que dir’ à vouestre pero ?
— Que ma petito sur La tengoun pas tant belo,
Que iou per ma beoutat Siou istat deraubeio.
d'. .
La facture de cette chanson est fort curieuse. Si on ne brise pas les vers on obtient des couplets de trois vers, rimant entre eux au moins par assonan- ce et offrant chacun un sens bien complet, des ter- zines analogues à celle qu'employèrent Dante et Pé-
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trarque. Nous appelons aussi l’attention:sar la fré- quence de celte terminaison en £ro dont nous avons
ja parlé. Ici elle n'ést évidemment pas